Bat out of Hell
par MEAT LOAF
Il y a des albums qui arrivent comme des météorites : trop grands, trop bruyants, trop tout pour que le monde soit tout à fait préparé à les recevoir. « Bat out of Hell » de Meat Loaf est de ceux-là. Enregistré en 1976 et sorti en 1977, il est l’un des albums les plus vendus de toute l’histoire de la musique populaire, avec plus de cinquante millions d’exemplaires écoulés dans le monde. Mais chiffres de vente mis à part, ce qui rend cet album extraordinaire, c’est son ambition démesurée et sa sincérité totale : Jim Steinman, qui en a écrit toutes les chansons, ne fait pas semblant de ne pas prendre la musique au sérieux. Il la prend au sérieux à l’excès, et c’est exactement ça le plan.
Jim Steinman est le génie méconnu de cet album. Compositeur, pianiste et arrangeur formé au théâtre musical, il avait développé dans les années précédentes un style de composition qui empruntait à Wagner, à Phil Spector, au rock and roll originel de la fin des années cinquante et au théâtre musical de Broadway dans des proportions que personne n’avait encore osé mélanger dans le contexte d’un album rock. Ses chansons durent sept, huit, neuf minutes. Elles racontent des histoires avec des protagonistes, des arcs narratifs, des climax et des dénouements. Elles contiennent des références à Hemingway et au gothique américain côte à côte avec des images de motos et de nuits d’été.
Todd Rundgren, qui produit l’album, était l’un des producteurs les plus inventifs de la scène rock américaine des années soixante-dix. Sa décision de ne pas domestiquer les ambitions démesurées de Steinman mais au contraire de les amplifier encore est l’une des grandes décisions de production de la décennie. Rundgren construit des murs de son, empile les guitares, les cuivres, les choeurs, les claviers en couches successives qui créent quelque chose qui ressemble à un opéra rock autant qu’à un album pop.
« Bat out of Hell », la chanson titre, dure neuf minutes et demie. Elle raconte une course en moto qui se termine en catastrophe avec une précision et une intensité qui transforment l’histoire la plus simple en quelque chose de mythologique. Le solo de guitare de Roy Bittan est l’un des moments les plus electrisants de l’album. La façon dont la chanson s’emballe progressivement, passant d’une introduction presque douce à une conclusion en forme d’explosion orchestrale, est un exercice de construction dramatique que peu d’albums rock ont réalisé avec cette efficacité.
« You Took the Words Right Out of My Mouth » est le single le plus accessible, celui qui a ouvert les portes d’un public plus large à l’album. Commençant par un dialogue théâtral entre un homme et une femme dans une nuit d’orage, il se transforme en une chanson pop-rock avec un refrain qui illustre parfaitement la méthode Steinman : quelque chose de si grand et de si sincère qu’il franchit la ligne entre l’excès et le génie sans qu’on puisse exactement dire comment.
« Two Out of Three Ain’t Bad » est la ballade de l’album, celle qui a montré que Steinman pouvait écrire quelque chose de douloureux et de vrai dans un format plus sobre. Meat Loaf la chante avec une vulnérabilité qui contraste avec la grandiloquence des autres morceaux, et ce contraste dit quelque chose d’essentiel sur ce que Steinman fait : derrière le spectacle et le volume, il y a des émotions réelles que la démesure exprime plutôt qu’elle ne les masque.
« Paradise by the Dashboard Light » est l’oeuvre la plus élaborée de l’album, un suite en trois parties qui raconte une histoire d’amour adolescent avec un humour et une tendresse qui traversent toutes les couches de production pour atteindre quelque chose d’universellement reconnaissable. Ellen Foley chante la partie féminine avec une conviction qui transforme ce qui aurait pu être un exercice de style en un vrai duo dramatique. L’intermède de baseball commenté par Phil Rizzuto, légendaire commentateur sportif américain, est l’une des idées les plus incongrues et les plus géniales de tout l’album.
« For Crying out Loud » clôt l’album avec huit minutes d’une ballade orchestrale qui monte progressivement vers un final qui mobilise tout l’appareil de production de Rundgren. C’est le moment le plus wagnérien de l’album, celui où Steinman affirme le plus clairement ses ambitions : écrire de la musique populaire avec la grandeur et la sérieux de la musique classique. Qu’il y parvienne ou pas est une question de goût. Qu’il essaie vraiment, sans ironie ni distance protectrice, est indiscutable.
« Bat out of Hell » n’a pas immédiatement trouvé son public : les maisons de disques l’ont refusé, les radios ont résisté, les critiques ont été souvent sceptiques. C’est le public qui a décidé, par des millions d’achats et des décennies de fidélité, que cet album disait quelque chose d’important. Cinquante ans après son enregistrement, il continue de le dire.
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