Sortie 1972

Barbara Keith, 1972. Le disque s’appelle simplement de son nom d’auteur, cette façon de poser sa signature qui dit : ce que vous entendez, c’est moi, sans médiation ni concept intermédiaire. L’album autopublié par cette singer-songwriter de New York représente quelque chose d’essentiel dans la culture musicale américaine du début des années soixante-dix : la voix individuelle qui choisit la vérité d’une petite chambre d’enregistrement plutot que les grandes productions orchestrales des labels majeurs.

Barbara Keith a grandi dans la tradition du folk revival américain, cette vague qui avait déferlé dans les années soixante autour de Greenwich Village et des clubs acoustiques de Boston. Elle a assimilé les enseignements des grands : la précision de l’écriture narrative de Bob Dylan, la simplicité mélodique des chansons traditionnelles, la capacité du folk à raconter des histoires vraies avec des instruments simples. Et elle y a ajouté quelque chose qui lui appartient : une façon de traiter la voix féminine non pas comme ornement mais comme instrument principal, porteur du sens et de l’émotion sans assistance exessive.

« The Bramble and the Rose » est la chanson la plus connue de son répertoire, une composition qui capture l’ambivalence de l’amour romanesque dans une image botanique simple et puissante. La bramble, les ronces qui griffent, et la rose qui fleurit : deux aspects d’une même plante, deux aspects d’un même sentiment. La melodie est dépouillée, le traitement acoustique reste proche du traditionnel, et la voix de Keith porte la chanson avec une authenticité qui n’a pas besoin d’effets pour convaincre.

« Diesel on My Tail » montre une autre facette de son talent : un country blues nerveux et mobile, ancré dans la tradition de la chanson de voyage américaine, de Woody Guthrie aux camionneurs des routes de l’Ouest. C’est une chanson sur le mouvement, sur la route comme état d’être, et elle est chantée avec la liberté d’une femme qui a compris que les contraintes sociales ne s’appliquent pas aux artistes décidés à les ignorer.

Reprise Records, le label californien qui avait signé Neil Young et Joni Mitchell, donnait à cette époque une plateforme à des artistes folk-country qui n’auraient pas eu leur place dans les grandes maisons de disques. Keith bénéficie de cette ouverture mais reste dans une production modeste, instrumentalement économe. Les arrangements ne cherchent pas à impressionner : guitares acoustiques, basse discrète, quelques percussions légères, et cette voix au premier plan.

La comparaison avec Joni Mitchell s’impose et se limite : les deux femmes partagent cette époque, ce label parfois, et cette façon d’aborder la chanson comme confesse personnelle. Mais Mitchell pousse vers une sophistication harmonique de plus en plus jazz, vers des arrangements de plus en plus complexes. Keith reste dans le territoire de la simplicité, du direct, du bois et des cordes.

L’album contient également des reprises qui montrent ses affinités avec la tradition : des chansons issues du répertoire folk américain traitées avec respect mais sans révérence excessive. Keith n’est pas une musicologue qui archive des traditions mortes. Elle est une chanteuse qui trouve dans ces traditions des ressources vivantes pour parler de son temps.

Barbara Keith n’a jamais atteint la notoriété de ses contemporaines plus célèbres. Son disque de 1972 est resté confidentiel, aimé par un cercle d’initiés qui le citent encore cinquante ans après comme une des oeuvres les plus honnêtes de cette période de la musique folk américaine. C’est le destin particulier des artistes qui choisissent la profondeur plutot que la surface : ils touchent moins de gens, mais ils touchent ces gens plus profondément.

La tradition des singer-songwriters américaines qui a suivi dans les années soixante-dix et quatre-vingt, de Nanci Griffith à Shawn Colvin, de Iris DeMent à Gillian Welch, doit quelque chose à Barbara Keith et à ses contemporaines qui ont prouvé qu’une femme seule avec une guitare acoustique pouvait tenir toute une salle et tout un album en équilibre sur sa seule voix. Ce quelque chose est difficile à quantifier. Il s’entend dans chaque note de ces héritières sans qu’elles le sachent forcément.

Redécouvrir l’album de Barbara Keith aujourd’hui c’est retrouver cette Amérique folk du début des années soixante-dix dans toute sa richesse et sa discrétion, loin des machines commerciales et des productions somptueuses qui définissent l’image publique de la musique de cette époque. Une voix, une guitare, des chansons vraies.

Il existe une tradition de l’invisibilité dans l’histoire de la musique folk américaine : des artistes dont la valeur est disproportionnée par rapport à leur notoriété, qui ont influencé des dizaines de musiciens plus célèbres sans jamais recevoir la reconnaissance publique correspondante. Barbara Keith appartient à cette tradition. Ses chansons ont circulé parmi les musiciens et les amateurs éclairés, ses compositions ont été reprises par d’autres artistes qui leur ont accordé la visibilité qu’elle n’avait pas obtenue elle-même.

L’album autoproduit de 1972 reste son témoignage le plus complet et le plus personnel. Il documente une artiste dans la plénitude de ses moyens, avec toutes les ressources d’une tradition musicale profonde et une voix capable de les porter. Redécouvrir Barbara Keith aujourd’hui, c’est rendre justice à une musicienne que l’histoire a oubliée un peu trop vite et qu’il est encore temps de ramener dans la lumière qu’elle mérite.

La note des passionnés

4,0 /5

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Barbara Keith