Le môme de Birmingham qui a fini par décrocher le jackpot
Faut quand même se rendre compte de la trajectoire du bonhomme. Steve Winwood, c’est le gamin prodige de Birmingham qui, à quinze ans à peine, balançait déjà sa voix de vieux bluesman noir sur « Gimme Some Lovin' » et « Keep on Running » avec le Spencer Davis Group. Un ado avec un orgue Hammond entre les pattes et un timbre qui semblait avoir traîné dans tous les bouges du Mississippi. Puis il a fondé Traffic, ce laboratoire psyché-folk-jazz fumeux où l’on cuisinait des chansons comme on roule des cigarettes interminables. Et entre deux, l’éclair Blind Faith, le supergroupe avorté avec Eric Clapton, Ginger Baker et Ric Grech, qui a explosé en plein vol après un seul album et une tournée. Bref, à la fin de la trentaine, Winwood avait tout fait, tout vécu, sauf une chose : vendre des camions de disques en son nom propre.
Et voilà qu’en 1986 débarque « Back in the High Life », son quatrième album solo. Le titre, à lui seul, sonne comme une prophétie : le retour à la grande vie. Sauf que cette fois, le môme tient enfin son ticket gagnant.
« Higher Love » : le monstre qui a tout dévoré
Parlons-en, du monstre. « Higher Love », premier single, et là, attention les yeux : numéro 1 du Billboard Hot 100. Le PREMIER numéro 1 américain de toute la carrière de Winwood, et accrochez-vous, vingt ans tout rond après son entrée dans les charts avec le Spencer Davis Group. Vingt ans pour grimper au sommet. Y a des patiences qui paient.
Ce qui rend ce titre imparable, c’est cette mécanique de précision suisse. Le groove sec, les synthés rutilants typiques du milieu des eighties, cette batterie qui claque comme un fouet, et par-dessus tout ça, la voix d’or de Winwood qui appelle un amour supérieur. Cerise sur le gâteau : aux choeurs, une certaine Chaka Khan, excusez du peu, qui vient poser sa soul incandescente. Le résultat ? Deux Grammy Awards pour la seule chanson : Record of the Year et Best Pop Vocal Performance masculine. Le genre de récompense qui change une vie.
Le titre a été écrit par Winwood avec son fidèle parolier Will Jennings, et produit avec Russ Titelman, dont on reparlera. Vous voulez le clip officiel, le vrai, celui d’époque ? Le voici.
Un casting cinq étoiles et un producteur orfèvre
Mais réduire l’album à son hit serait une faute de goût. « Back in the High Life », c’est un disque cousu main, et le tailleur en chef s’appelle Russ Titelman. Le bonhomme, déjà aux manettes pour Randy Newman, James Taylor ou Eric Clapton, apporte ici une production léchée, lumineuse, qui sonne le grand luxe sans jamais virer au toc. Du travail d’orfèvre.
Et le carnet d’adresses ! « The Finer Things », autre tube majeur, déboule comme une cavalcade pop-rock galopante, lancée à pleine vitesse, irrésistible. Quant au morceau-titre, « Back in the High Life Again », c’est carrément James Taylor en personne qui vient mêler sa voix de velours à celle de Winwood, sur une ballade nostalgique portée par une mandoline cristalline. Du grand art, je vous dis. On a là deux des plus belles chansons de la décennie, point barre.
Ajoutez « Freedom Overspill », autre single qui a fait parler les ondes, et vous obtenez un album où il n’y a, soyons honnêtes, pas un gramme de gras. Du début à la fin, ça respire le savoir-faire et la classe.
Le triomphe, et ce que la critique en a pensé
Les chiffres ? Plusieurs Grammy Awards pour le disque, multi-platine aux États-Unis, top des charts dans la quasi-totalité du monde occidental. La consécration commerciale absolue pour un type qui avait passé deux décennies dans la marge artistique respectée mais pas franchement millionnaire.
La critique a salué le coup. Timothy White, dans Rolling Stone, n’y est pas allé par quatre chemins en qualifiant l’album de « the first undeniably superb record of an almost decade-long solo career ». Premier disque indéniablement superbe de presque dix ans de carrière solo, voilà qui a le mérite d’être clair. Bien sûr, il s’est trouvé un trouble-fête : l’éternel Robert Christgau du Village Voice, jamais le dernier à dégainer la pique, a traité Winwood de « a wunderkind with more talent than brains ». Un prodige avec plus de talent que de cervelle. Aïe. Mais entre nous, quand on pond un disque pareil, on peut bien encaisser une vacherie ou deux.
Reste qu’il y a quelque chose de profondément satisfaisant dans cette histoire. Le gamin surdoué de Birmingham, celui qui chantait le blues avant même d’avoir une barbe, qui a traversé le psychédélisme, les supergroupes éphémères et les expérimentations fumeuses, finit par toucher le gros lot avec un disque solaire, généreux, parfaitement produit. « Back in the High Life », c’est le retour triomphal annoncé dans son titre. Une revanche servie sur un plateau de synthés étincelants. Et si vous voulez le posséder en vinyle, c’est le moment.
Un dernier conseil de votre serviteur : foncez écouter « The Finer Things », peut-être la pépite la plus injustement éclipsée par le rouleau compresseur « Higher Love ». La preuve en images.
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