Pressure Drop
par Robert PALMER
Robert Palmer est l’un des personnages les plus élégants et les plus difficiles à classer du rock britannique des années soixante-dix. Né à Batley dans le Yorkshire en 1949, il avait grandi avec le jazz, le soul américain et le rhythm and blues dans des proportions qui n’appartenaient à aucun de ses contemporains britanniques, et cette formation particulière allait faire de lui l’un des artistes les plus sophistiqués de sa génération. « Pressure Drop », son deuxième album solo, enregistré avec les musiciens de La Nouvelle-Orléans qui définissaient le son de Little Feat et des Meters, est l’album où cette sophistication trouve sa forme la plus accomplie.
La décision d’enregistrer à La Nouvelle-Orléans avec des musiciens locaux est la clé de cet album. Les Meters, le groupe de funk et de soul que Art Neville avait fondé à la fin des années soixante, avaient développé un groove particulier qui n’existait nulle part ailleurs : syncopé, décontracté, avec un sens du rythme qui semblait défier les lois de la physique musicale. Les musiciens associés à Little Feat, notamment le batteur Richie Hayward et le bassiste Kenny Gradney, partageaient cette approche. Palmer, avec sa voix de crooner sophistiqué, posé sur ces rythmes de La Nouvelle-Orléans, créait quelque chose d’entièrement nouveau.
« Pressure Drop » en tant que chanson est une reprise d’un titre du groupe jamaïcain Toots and the Maytals, l’un des classiques du rocksteady jamaïcain. Palmer en fait quelque chose de différent : plus funk, plus ancré dans la tradition de La Nouvelle-Orléans, avec les cornes et les percussions qui créent une texture à la fois festive et sophistiquée. La façon dont il chante ce matériel jamaïcain avec son accent et sa sensibilité britanniques sans que le résultat semble artificiel dit quelque chose sur sa polyvalence et son instinct musical.
« Work to Make It Work » est la pièce la plus directement funk de l’album, celle où le groove des Meters s’exprime le plus pleinement. Les cuivres sont en avant, la basse se taille une place indépendante, et Palmer chante avec une décontraction qui dit qu’il se sent à l’aise dans ce territoire. C’est l’un des morceaux les plus physiques de l’album, celui qui fait le plus clairement appel au corps plutôt qu’à l’intellect.
« Give Me an Inch » montre la face plus pop et plus conventionnelle de l’album, avec une structure vers-refrain plus prévisible et un son plus proche du rock britannique de l’époque. Cette chanson prouve que Palmer savait écrire dans plusieurs registres et qu’il choisissait délibérément d’explorer les marges plutôt que de se contenter du centre.
Allen Toussaint, producteur et compositeur légendaire de La Nouvelle-Orléans, a joué du piano et apporté ses propres arrangements à l’album. Sa présence est fondamentale : Toussaint est l’un des architectes du son de La Nouvelle-Orléans des années soixante et soixante-dix, l’homme derrière des dizaines de classiques soul et funk. Ses arrangements de cornes et ses touches de piano donnent à plusieurs morceaux de l’album une dimension supplémentaire que seul quelqu’un avec sa culture et son expérience pouvait apporter.
La voix de Palmer est l’instrument le plus remarquable de l’album. Il chante avec une précision et une économie qui font penser aux grands crooners de jazz : pas une note de plus que nécessaire, pas un effet gratuit, juste la phrase musicale posée exactement là où elle doit être. Cette maîtrise vocale lui permet de traverser des styles aussi différents que le funk, le reggae, le soul et le rock sans jamais perdre son identité propre.
« Which of Us Is the Fool » et « Sailing Shoes » montrent des aspects différents de la personnalité musicale de Palmer : la première plus contemplative et plus mélancolique, la seconde plus rythmique et plus directe. Cette variété de ton est l’une des forces de l’album, qui ne s’installe jamais dans une seule atmosphère mais préfère explorer plusieurs directions à l’intérieur de la cohérence globale que les musiciens de La Nouvelle-Orléans assurent.
« Pressure Drop » est l’album qui a établi Robert Palmer comme une voix singulière dans le paysage du rock et de la soul britanniques. Il annonçait ce qu’il deviendrait dans les années suivantes : un artiste capable d’absorber des influences aussi diverses que le reggae, le funk, le new wave et la pop sophistiquée sans jamais perdre sa propre voix. Cette capacité d’absorption et de transformation est ce qui fait de lui l’un des artistes les plus intéressants de sa génération.
Robert Palmer a prouvé avec « Pressure Drop » qu’un musicien britannique pouvait habiter la musique de La Nouvelle-Orléans sans la trahir ni se perdre lui-même. Cette double fidélité, à ses propres racines et aux traditions qu’il absorbait, est ce qui distingue ses meilleurs albums d’un exercice de style. Les musiciens de La Nouvelle-Orléans qui ont joué avec lui l’ont accepté comme un pair plutôt que comme un touriste, ce qui est la reconnaissance la plus significative qu’un musicien extérieur à une tradition puisse recevoir.
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