Il y a des albums qu’on découvre tard et qui donnent l’impression d’avoir raté quelque chose d’essentiel. Affinity, le seul et unique album du groupe britannique éponyme sorti en 1970, est de ceux-là. Un disque d’une richesse et d’une cohérence qui rendent d’autant plus mystérieux le fait qu’Affinity n’ait jamais enregistré un second album et ne soit connu aujourd’hui que des amateurs les plus avertis de jazz-rock britannique.
La voix de Linda Hoyle est la première chose qui frappe. Une voix de contralto rare, profonde, capable de passer de la douceur d’un murmure intime a la puissance d’un cri de scène sans jamais perdre sa musicalité ni sa justesse. Elle chante avec une évidence qui fait penser aux grandes voix de jazz américain, a Nina Simone ou a Carmen McRae, mais avec quelque chose d’entièrement britannique dans la façon de porter les mots.
Le groupe autour d’elle : Mo Foster a la basse, dont la technicité allait faire de lui l’un des musiciens de session les plus demandés de Londres dans la décennie suivante. Lynton Naiff aux claviers, dont l’orgue Hammond constitue l’épine dorsale sonore de l’album. Grant Serpell a la batterie, avec un jeu qu’on pourrait qualifier de « tasteful » sans que ce mot semble insuffisant : élégant, précis, inventif sans ostentation. Et Mike Jopp a la guitare, discret mais crucial.
Le choix des reprises dit tout sur l’ambition et la culture du groupe. Couvrir I Am the Walrus des Beatles et All Along the Watchtower de Dylan en 1970, c’était s’attaquer a deux monuments du répertoire populaire contemporain avec la certitude qu’on avait quelque chose de neuf a en dire. Et effectivement, Affinity a quelque chose de neuf a en dire. Leur Walrus est moins psychédélique que l’original, plus jazzy, avec l’orgue de Naiff qui remplace les effets de studio par quelque chose de plus organique et de plus imprevisible.
La version d’All Along the Watchtower va dans l’autre direction : plus sombre que Dylan, plus sombre même que Jimi Hendrix, avec un traitement harmonique qui extrait de la chanson une mélancolie que les versions précédentes n’avaient pas pleinement explorée. Hoyle chante les mots de Dylan comme si elle les avait écrits elle-même, avec une appropriation totale qui est la marque des grands interprètes.
L’album comprend également des compositions originales qui tiennent la comparaison avec les reprises. I Am and So Are You développe une architecture harmonique sophistiquée avec la liberté d’une improvisation jazz. Three Sisters est un portrait en musique d’une délicatesse et d’une précision rares.
Pourquoi Affinity ne fit-il qu’un seul album ? La réponse, comme souvent, se trouve dans la conjonction de facteurs commerciaux et personnels qui font se défaire les groupes les plus prometteurs. Le label Vertigo, sur lequel l’album sortit, avait du mal a savoir comment placer cette musique : trop jazz pour les radios rock, trop rock pour les jazz clubs. Cet entre-deux commercial qui était la force artistique du groupe se révélait son handicap de marché.
Linda Hoyle enregistra un album solo en 1971, puis disparut presque totalement de la scène musicale. Mo Foster devint un musicien de session incontournable, jouant avec Jeff Beck, Roger Taylor, Cat Stevens et des dizaines d’autres. Les autres membres suivirent des chemins divers. Mais l’album unique d’Affinity restait là, attendant les oreilles qui sauraient l’entendre.
Ce disque a été redécouvert par les amateurs de jazz-rock et de soft rock britannique dans les années 2000, avec l’émergence des forums de disques rares et des sites spécialisés en musique des années 70. Sa réputation comme « album culte » qu’il aurait du être célèbre tient aujourd’hui du fait accompli : quiconque l’écoute comprend immédiatement qu’il n’aurait pas du passer au travers des mailles de l’histoire.
Affinity est le type d’album qui vous change l’idée qu’on se fait d’une époque. On pensait connaitre la musique britannique de 1970, et puis on entend ces cinq musiciens a peine connus qui font quelque chose de si beau et si singulier qu’on réalise qu’on ne connaissait qu’une fraction de cette histoire. Ce genre de découverte est l’une des grandes joies du voyage dans la musique du passé.
Le jazz-rock britannique de 1970 etait un territoire vaste et pas encore entierement cartographie. Des groupes comme Colosseum, Soft Machine, et Nucleus exploraient les intersections entre ces deux traditions avec des resultats variables. Affinity occupait une position particuliere dans ce paysage : moins experimental que Soft Machine, plus ancre dans la chanson que Colosseum, avec cette voix de Linda Hoyle qui donnait a tout ce que le groupe faisait une dimension humaine et accessible que les formations plus instrumentales ne pouvaient pas offrir.
La rarete de cet album aujourd’hui en fait un objet de desir pour les collectionneurs serieux. Les pressages originaux Vertigo atteignent des prix considerables dans les ventes aux encheres specialisees. Ce culte de la rarete dit quelque chose sur la facon dont la musique populaire traite ses tresors caches : parfois, ce sont les albums les moins distribues, les moins vendus, les plus confidentiels qui s’averent etre les plus durables. Affinity est de ceux-la.
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