1968 Album

40 Blue Fingers, Freshly Packed and Ready to Serve

par CHICKEN SHAK

4,0
Sortie 1968

40 Blue Fingers, Freshly Packed and Ready to Serve, Chicken Shack (1968) : Christine et les sorciers du blues

L’histoire du rock britannique regorge de groupes qui ont brillé le temps d’un disque avant de disparaître dans les plis de l’histoire, laissant derrière eux un trésor que les happy few ont longtemps gardé jalousement pour eux. Chicken Shack est de ceux-là : un combo de Birmingham au vitriol, conduit par le guitariste Stan Webb, guitariste d’une véhémence rare dont le style doit autant à Freddie King qu’à Albert Collins, et surtout par une pianiste et chanteuse qui s’appelait alors Christine Perfect, et que le monde entier connaîtra plus tard sous le nom de Christine McVie, pilier de Fleetwood Mac pendant trois décennies. Enregistré en février 1968 aux CBS Studios de Londres sous la houlette du producteur Mike Vernon, le patron du label Blue Horizon, 40 Blue Fingers, Freshly Packed and Ready to Serve est un album de blues-rock d’une authenticité et d’une intensité qui brûlent encore aujourd’hui.

Pochette de l'album 40 Blue Fingers Freshly Packed and Ready to Serve, Chicken Shack, 1968

Christine Perfect et la voix du blues

Le titre de l’album est une blague : quarante doigts bleus, emballés frais et prêts à servir. Cinq musiciens, huit doigts chacun, et voilà ce qu’ils peuvent vous offrir. Il y a dans cette facétie une forme d’humilité qui cache une ambition réelle : Stan Webb, Christine Perfect, le bassiste Andy Sylvester et le batteur Dave Bidwell forment un groupe soudé, habité, qui joue le blues non pas comme une reconstitution historique mais comme un langage maternel. L’album comprend plusieurs reprises de Freddie King, dont « Lonesome Whistle Blues », « See See Baby » et le désossé « San-Ho-Zay », guitar instrumental sur lequel Webb joue avec une économie de moyens qui fait penser aux meilleurs moments du guitariste texan. Mais le sommet absolu de l’album, le morceau qui va installer Christine Perfect dans le panthéon du blues britannique, c’est « I’d Rather Go Blind », cette chanson d’Etta James que la pianiste de Birmingham s’approprie avec une douleur si vraie qu’elle fait froid dans le dos.

« I’d Rather Go Blind » figurait sur Tell Mama, l’album d’Etta James sorti en janvier 1968, et Chicken Shack en fait une lecture bouleversante : la voix de Christine Perfect, grave, légèrement cassée, d’une retenue absolue, dit la souffrance de l’abandon amoureux avec une économie de moyens qui accentue encore la profondeur du texte. Le single sortira en 1969 et atteindra le top 20 en Grande-Bretagne, faisant de Christine Perfect l’une des voix les plus respectées du blues britannique. Mike Vernon produit l’ensemble avec une intelligence totale, laissant les musiciens respirer, ne surchargeant jamais les arrangements, conservant cette texture de groupe live qui est le secret des grands disques de blues.

« Christine Perfect était tout simplement l’une des meilleures pianistes-chanteuses de sa génération. Chicken Shack aurait mérité une bien plus grande reconnaissance. » (Stan Webb, dans diverses interviews)

L’album atteint la douzième place du UK Albums Chart, un résultat remarquable pour un groupe de blues dans un paysage dominé par la pop et le psychédélisme. Mais ce qui compte davantage que les chiffres, c’est l’influence souterraine de ce disque sur toute une génération de musiciens britanniques qui y découvrent qu’on peut jouer du blues avec une intégrité absolue sans renoncer à la communication directe avec le public. Chicken Shack a existé dans la même orbite que Fleetwood Mac, John Mayall, Free et Ten Years After : la grande famille du blues-rock britannique des années 1968 à 1972, une époque et une scène qui n’ont peut-être jamais été entièrement rendues à leur place dans l’histoire.

Christine Perfect quittera Chicken Shack en 1969, épousera le bassiste de Fleetwood Mac John McVie, et deviendra Christine McVie, co-auteure de « Don’t Stop », « Little Lies » et « Everywhere ». Mais avant tout cela, il y a eu ces quarante doigts bleus, cette salle de studios londonienne en février 1968, cette voix qui dit « I’d rather go blind, boy, than to see you walk away from me ». Le blues, quand il est joué avec cette honnêteté, transcende tous les styles et toutes les époques.

La note des passionnés

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