1972 Album

Will the Circle Be Unbroken

par The NITTY GRITTY DIRT BAND

4,0
Sortie 1972
Genres country rock

Nitty Gritty Dirt Band, automne 1972. Ce groupe de jeunes musiciens californiens issus de la scène folk rock, fondé à Long Beach à la fin des années soixante, entreprend un voyage remarquable : ils partent à Nashville avec des bandes d’enregistrement et l’ambition de convaincre les légendes vivantes de la musique country américaine de jouer avec eux. Ce qui pourrait être une publicité audacieuse devient quelque chose de beaucoup plus grand : un triple album qui est à la fois un document historique et une célébration vivante d’une tradition musicale américaine.

Mother Maybelle Carter est la première à accepter l’invitation, et cette acceptation ouvre les portes. Maybelle Carter, la guitariste et chanteuse qui avait révolutionné le jeu de guitare country dans les années vingt avec la technique de « Carter Scratch », est une institution vivante. Elle a quatre-vingt-deux ans en 1972. Quand elle s’assied dans le studio de Nashville avec ces jeunes gens aux cheveux longs, quelque chose se passe qui n’avait jamais été enregistré auparavant : le son d’une tradition qui se transmet en temps réel.

Roy Acuff est là, le roi du Grand Ole Opry, celui dont la voix avait défini la country gospel pendant des décennies. Earl Scruggs est là, le révolutionnaire du banjo à cinq cordes dont la technique du « Scruggs style » avait changé le visage du bluegrass. Doc Watson est là, le guitariste aveugle de Caroline du Nord dont le flatpicking acoustique est une leçon de musique à chaque note. Jimmy Martin est là. Merle Travis est là. Vassar Clements, le violoniste qui joue avec une liberté et une invention que peu de musiciens de quelque style que ce soit peuvent égaler.

La chanson qui donne son titre à l’album est l’une des plus connues du répertoire country gospel américain. « Will the Circle Be Unbroken » est une question sur la continuation après la mort, sur la permanence des liens familiaux et communautaires au-delà de la vie terrestre. Dans le contexte de cet album, elle devient aussi une métaphore musicale : le cercle de la transmission musicale sera-t-il maintenu ? Cet album est une réponse affirmative.

L’enregistrement se fait en conditions presque live, avec très peu d’overdubs et un son qui capture la vérité des interactions entre musiciens qui se connaissent parfois depuis des décennies et d’autres qui se rencontrent pour la première fois. Cette spontanéité est la force principale de l’album : on entend les musiciens s’écouter, se répondre, se sourire à travers les notes sans qu’on puisse voir leurs visages.

Le Nitty Gritty Dirt Band joue son rôle avec humilité et compétence. Jeff Hanna, John McEuen, Jimmy Fadden et leurs partenaires ont fait le travail de comprendre ces musiques avant d’entrer en studio. Ils ne viennent pas en touristes, ils viennent en apprentis sincères qui ont l’intelligence de laisser les maîtres diriger et de les soutenir avec discrétion. Cette modestie est une des qualités qui permettent à l’enregistrement de réussir là où tant d’autres projets de « rapprochement » entre générations musicales ont échoué.

Earl Scruggs, qui avait fondé avec Lester Flatt le groupe le plus célèbre du bluegrass classique, joue ici dans des configurations différentes, notamment avec son banjo en dialogue avec la guitare de Doc Watson et le violon de Vassar Clements. Ces sessions entre musiciens de la tradition produisent des moments de grâce pure, une musique qui n’a pas été inventée pour cet album mais qui existe depuis des générations dans les montagnes des Appalaches et les plaines du Sud.

Le triple album a un impact culturel qui dépasse sa réception commerciale initiale, pourtant déjà remarquable. Il contribue à la légitimation de la musique country et bluegrass auprès d’un public rock qui les avait largement ignorées jusque-là. La vague de country rock, dont The Eagles et The Band sont les représentants les plus célèbres, trouve dans « Will the Circle Be Unbroken » un ancrage dans la tradition qui lui manquait.

L’album a été réédité plusieurs fois, et des volumes supplémentaires ont été enregistrés dans les décennies suivantes, perpétuant la tradition qu’il avait commencé à documenter. Chaque volume convie de nouvelles générations à rejoindre le cercle. Et le cercle ne s’est pas brisé.

La signification culturelle de cet album dépasse la simple musique. Il représente un geste de réconciliation entre deux Amériques qui s’étaient souvent regardées avec méfiance : l’Amérique rurale et traditionnelle du Sud des Appalaches, et l’Amérique rock et contre-culturelle de la Californie. Ces deux mondes n’avaient pas grand-chose à se dire au début des années soixante-dix, et « Will the Circle Be Unbroken » prouve que la musique peut créer des ponts là où la politique et la culture populaire avaient construit des murs.

Les séquences où Jimmy Martin, le chanteur de bluegrass à la voix puissante et au style flamboyant, dialogue avec les membres du Nitty Gritty Dirt Band sont parmi les moments les plus touchants de l’album. On entend l’admiration mutuelle, l’apprentissage qui se fait dans les deux sens, et quelque chose qui ressemble à une vraie joie partagée dans la découverte de ce que la musique peut faire quand elle réunit des gens différents.

Sur X : @NGDBand

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