Sortie 1968
Genres country rock

Pure Dirt, The Nitty Gritty Dirt Band (1968) : la boue fertile du rock americain

1968. Le Nitty Gritty Dirt Band sort son troisieme album depuis Long Beach, Californie. Fonde en 1966 par Jeff Hanna et Jimmie Fadden, le groupe est une curiosite dans le paysage musical de l’epoque : au moment ou le rock devient progressif, conceptuel, lourd, eux continuent de jouer du jug band, du folk, de la country et du bluegrass avec une joie et une sincerite qui desarment. Cinq musiciens, cinq temperaments, un seul amour commun : la musique americaine dans toute sa diversite et sa magnificence historique. Pure Dirt sort en novembre 1968 et s’impose comme leur declaration d’independance la plus complete, leur refus categorique de se plier aux modes et aux pressions d’une industrie qui leur demande de choisir un genre et de s’y tenir. Eux choisissent tous les genres simultanement, et c’est precisement ce qui fait la grandeur de ce disque.

Le secret de Pure Dirt, sa surprise la mieux gardee, c’est d’avoir accueilli la premiere composition enregistree d’un certain Kenny Loggins. Loggins a vingt ans a peine, il est totalement inconnu, et pourtant sa chanson « House at Pooh Corner » est d’une beaute sereine et d’une maturite surprenante. Une ballade folk inspiree du monde de Winnie l’Ourson, qui cache dans ses accords de guitare une melancolie adulte, un chagrin de gosse qui ne guerit jamais tout a fait. Le Nitty Gritty Dirt Band l’enregistre avant tout le monde, lui donne sa premiere vie discographique. Des annees plus tard, Kenny Loggins, devenu celebre avec Loggins and Messina puis avec « Footloose », reenregistrera la chanson pour son propre compte. Mais c’est ici que tout a commence, sur ce disque de boue et de lumiere.

Pochette Pure Dirt Nitty Gritty Dirt Band 1968

Les pionniers qui ne savaient pas encore qu’ils etaient pionniers

« Yukon Railroad » est un instrumental de jug band qui accelere comme une locomotive chargee de cuivre et d’or, avec des banjos, des washboards et des cordes pincees qui s’entrelacent dans une danse endiablee. « Buy for Me the Rain », deja presentee sur leur premier album, trouve ici une version revisitee, plus assurance, plus lumineuse. « Truly Right » s’inscrit dans la grande tradition de la country californienne avec un naturel desarmant. Jeff Hanna a la guitare rythmique et au chant, Jimmie Fadden au washboard et a l’harmonica, Ralph Barr a la six-cordes, Les Thompson a la basse, Bruce Kunkel au banjo : cinq musiciens soudes par des annees de scenes communes, cinq hommes qui jouent ensemble avec une intelligence de l’espace et une sensibilite melodique peu communes dans leur generation.

Ce qui est remarquable avec Pure Dirt, c’est l’absence totale de pretention. A une epoque ou le rock devient de plus en plus charge d’intentions artistiques parfois ecrasantes, le Nitty Gritty Dirt Band refuse les grands discours et prefere la simplicite honnete d’une melodie bien construite et d’un refrain qui reste dans la tete. Ils ne cherchent pas a revolutionner la musique. Ils cherchent a la jouer du mieux qu’ils peuvent, avec humilite et enthousiasme. Ce faisant, ils contribuent sans le savoir a tracer les contours de ce qu’on appellera plus tard le country-rock. Quand Eagles, Poco et Flying Burrito Brothers se pointeront avec leurs melanges de rock et de country, ils marcheront sur un sentier que le NGDB aura fraye en premier.

En 1971, le groupe vivra son moment de gloire absolue avec « Will the Circle Be Unbroken », ce triple album historique qui reunira des legendes de la country americaine comme Mother Maybelle Carter, Roy Acuff, Earl Scruggs et Doc Watson avec des musiciens de rock californien. Ce pont entre les generations, entre les styles, entre les traditions, est deja en germe dans Pure Dirt. Un disque de jeunesse qui porte en lui les graines d’une revolution musicale tranquille et durable. Jeff Hanna est toujours membre du groupe cinq decennies apres sa fondation. Certaines choses resistent au temps mieux que d’autres. La musique sincere en fait partie.

L’heritage de Pure Dirt est plus grand qu’il n’y parait. Ce disque temoigne d’une epoque ou la musique americaine etait un terrain de rencontre et de fusion, un espace ou les barrieres entre genres n’existaient pas encore de facon rigide, ou un musicien pouvait passer du bluegrass au folk au rock en une seule face de disque sans que personne ne s’en offusque. C’etait un privilege immense, une liberte que les decennies suivantes allaient progressivement restreindre au nom du marketing et de la segmentation. Le Nitty Gritty Dirt Band a profite de cette liberte avec intelligence et gratitude. Pure Dirt en est la preuve sonore la plus accomplie.

Ce que Pure Dirt illustre avec une force tranquille, c’est la capacite de la musique a resister au cynisme de son epoque. Dans un marche ou les producteurs cherchent le prochain hit electronique ou la prochaine formule progressiste, le Nitty Gritty Dirt Band continue de jouer ce qu’il aime, comme il l’aime, avec les instruments qu’il maitrise depuis l’enfance. Cette coherence artistique, cette fidelite a soi-meme dans un contexte qui pousse constamment au changement et a la reinvention forcee, est en elle-meme une forme de courage rare. Les musiciens qui changent de style a chaque album pour coller aux modes sont legion. Ceux qui restent eux-memes coute que coute, qui developpent leur vision artistique propre sans se soucier des tendances du moment, sont infiniment plus precieux. Le Nitty Gritty Dirt Band appartient a cette seconde categorie, et Pure Dirt est le disque ou cette appartenance est la plus evidente et la plus convaincante.

« Le Nitty Gritty Dirt Band a ete le chapitre manquant entre la tradition folk americaine et le rock californien. Pure Dirt en est la demonstration intime et irrefutable. » (AllMusic)

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