Warwick, Angleterre, 1969. Pendant que le reste du rock britannique raffine ses techniques et soigne son image, trois frères et un ami font du bruit. Un bruit politique, furieux, délibérément laïd par moments , et c’est précisément pour ça que ce bruit est beau. L’Edgar Broughton Band est le groupe le moins compromis de sa génération, celui qui a dit non à tout ce qui aurait pu le rendre confortable.
Edgar Broughton et son frère Steve ont grandi avec le blues américain et le rock’n’roll des origines. Pas les élaborations sophistiquées de Cream ou de Hendrix , le blues cru, direct, Chuck Berry et Bo Diddley, Howlin’ Wolf et Muddy Waters. Leur son est une distillation de cette rudesse, augmentée d’une conscience politique de gauche radicale qui les distingue même au sein de la contre-culture britannique.
Wasa Wasa, leur premier album sorti en 1969 chez Harvest Records , le nouveau label de EMI créé pour accueillir les artistes progressifs , est une bombe sonore. Quarante minutes de rock électrique sans ornements, chanté avec une urgence qui fait penser aux MC5 de Detroit plus qu’aux groupes londoniens contemporains. Comparaison que les Broughton accepteraient sans doute avec plaisir.
« Evil » ouvre l’album avec l’intention claire de faire mal aux oreilles confortables. La guitare d’Edgar, accordée bas et saturée, attaque comme un riff de blues électrifié à l’ampli Marshall poussé à fond. Steve à la batterie joue avec une sauvagerie joyeuse qui rappelle Ginger Baker dans ses meilleurs excès , puissant, direct, pas de fioritures. Et Edgar chante avec une voix rauque et autoritaire qui appartient à la tradition des grands chanteurs de blues sans jamais en être une imitation.
« American Boy Soldier » est peut-être le titre le plus political de l’album , une attaque frontale contre la guerre du Vietnam qui ne cherche pas à être subtile. En 1969, quand la guerre dévore la jeunesse américaine avec une voriacité que les informations télévisées commencent à montrer sans filtre, cette chanson est un acte. Pas un symbole , un acte.
Peter Tolson à la guitare solo et Arthur Grant à la basse forment avec les frères Broughton un groupe d’une cohésion remarquable. Chacun sait exactement quel est son rôle et le joue avec une conviction qui n’a pas besoin de virtuosité pour s’imposer. Le groupe n’est pas technique au sens où les musiciens de jazz ou de rock progressif sont techniques , il est précis dans une autre dimension, celle de la conviction.
L’Edgar Broughton Band faisait ses concerts gratuits dans les parcs de Londres, refusant souvent de faire payer les foules qui venaient les voir. C’était une position politique autant qu’artistique : la musique appartient à tous, le concert est un espace public, la scène est un lieu politique. Cette conviction les distinguait radicalement de leurs contemporains qui construisaient des productions de plus en plus luxueuses et coûteuses.
John Peel les soutenait avec passion sur BBC Radio 1, convaincu que leur brutalité non-commerciale était exactement ce dont le rock britannique avait besoin comme contrepoids aux excès prog qui commençaient à pointer à l’horizon. Et Peel avait raison , il avait souvent raison, c’était son talent particulier.
La reconnaissance critique fut modeste, le succès commercial inexistant. Mais Wasa Wasa vécut par le bouche-à-oreille, circula dans les milieux étudiants et anarchistes, fut le disque de chevet de ceux qui pensaient que le rock avait une responsabilité sociale et ne pouvait pas se contenter d’être divertissant.
Avec le recul, l’Edgar Broughton Band apparaît comme une préfiguration du punk , même politique de la rage directe, même rejet du compromis commercial, même conviction que la musique rock doit être physique et provocatrice avant d’être belle. Sept ans avant les Sex Pistols, ils montraient que l’authenticité pouvait être un programme artistique à part entière.
Wasa Wasa : le disque qui ne cherche pas à vous plaire, qui se fiche de votre confort, qui préfère vous déranger. Le genre de disque qui fait du bien précisément parce qu’il ne cherche pas à en faire. Il y a une honnêteté absolue dans cette laideur assumée. Et cette honnêteté, cinquante ans après, est toujours rafraîchissante.
La dimension live de l’Edgar Broughton Band était fondamentale dans leur identité. Leurs concerts étaient des événements , bruyants, politiques, participatifs. Le groupe encourageait le public à monter sur scène, à rejoindre la performance, à faire de la musique collective quelque chose de physiquement collectif. C’était une pratique rare en 1969, précurseuse des concerts punk des années soixante-dix où la frontière scène-salle allait se dissoudre de façon bien plus radicale et conflictuelle.
Le contenu politique des chansons n’est jamais didactique chez Broughton. Ils ne font pas de discours mis en musique , ils laissent la musique elle-même être politique par sa façon d’exister. Une musique qui refuse les compromis commerciaux, qui s’offre gratuitement dans les parcs publics, qui refuse de séparer l’artiste du citoyen, est politique dans ses actes bien avant d’être dans ses mots. Cette cohérence entre forme et contenu est ce qui rend l’Edgar Broughton Band irréductible à une simple description.
Sur Wasa Wasa, il y a un sens de l’urgence qui n’a pas vieilli. Cette musique ne cherche pas à plaire à la postérité , elle cherche à agir dans le présent, à changer quelque chose ici et maintenant, dans la chambre de ceux qui l’écoutent. Ce désir d’immédiateté est paradoxalement ce qui l’a rendue immortelle. Les disques qui croient à leur propre importance résistent mieux au temps que ceux qui cherchent à être intemporels dès le départ. Broughton croyait à sa musique. Et cinquante ans après, on l’entend toujours.
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