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Un Vieillard, un Banjo et un Siècle de Blues : La Genèse d’une Résurrection
En 1963, Gus Cannon a environ 79 ans. Personne ne connaît sa date de naissance exacte, lui-même ne la connaît peut-être pas. Ce qu’on sait, c’est qu’il est né quelque part dans le Mississippi profond, dans les années 1880, à une époque où le blues n’avait pas encore de nom. Il a tout connu : les champs de coton, les levées de fleuves, les medicine shows itinérants, les jug bands de Memphis dans les années 1920. Il a enregistré pour Victor Records en 1927, formé ses célèbres Cannon’s Jug Stompers, et puis la Grande Dépression est arrivée et a tout emporté.

En 1963, Gus Cannon vit à Memphis, Tennessee, dans une pauvreté absolue. L’hiver précédent, il a dû mettre son banjo au clou pour payer ses factures de chauffage. Son banjo. L’instrument qui avait été toute sa vie. Et voilà que soudain, de nulle part, la fortune lui sourit. Les Rooftop Singers, un groupe folk de Greenwich Village, reprennent sa composition de 1929, Walk Right In, et en font un numéro 1 dans tout le pays en janvier 1963. Gus Cannon touche des royalties. Stax Records l’appelle.
Ce qui suit est l’une des histoires les plus belles et les plus poignantes de toute l’histoire du rock et du blues. Stax Records, le label qui allait bientôt lancer Otis Redding, Wilson Pickett, Booker T. & the MGs, invite ce vieillard extraordinaire dans son studio de la rue McLemore à Memphis. Simplement parce qu’il habite dans le quartier. Simplement parce que quelqu’un chez Stax a l’intelligence et le cœur de reconnaître ce qu’il représente.
Les Morceaux Phares : Trente-Trois Ans d’Histoire Vivante
L’album Walk Right In contient douze morceaux. Douze chapitres d’une vie extraordinaire. Gus est accompagné de Will Shade au jug, cet instrument improbable fait de cruches et de bouteilles soufflées, et de Milton Roby au washboard. Le résultat est d’une authenticité absolument bouleversante.
La chanson-titre, Walk Right In, est une merveille d’économie mélodique. Cannon l’avait composée en 1929 avec ses Jug Stompers, dans un style qui mêlait le blues du Delta, la country noire et les spirituals. La version de 1963 ne cherche pas à rivaliser avec le succès pop des Rooftop Singers, elle va chercher quelque chose de beaucoup plus profond, de beaucoup plus ancien. On y entend le Mississippi, les bayous, les veillées nocturnes.
Bring It with You When You Come, Madison Street Rag, Walk Right In en version originale, chaque morceau est une leçon d’histoire vivante. Cannon joue du banjo à cinq cordes avec une maîtrise que les décennies n’ont pas entamée. Sa voix, usée par le temps et la vie dure, a cette qualité de bois brûlé que seule la vraie expérience peut donner. On n’apprend pas à chanter comme ça dans une école de musique. On le vit.
« Gus Cannon est un pont vivant entre le XIXe siècle et le rock’n’roll. L’écouter, c’est entendre l’Amérique profonde parler dans sa propre langue. »
Ce qui frappe à l’écoute de cet album, c’est l’absence totale de nostalgie sentimentale. Cannon ne se plaint pas de la vieillesse. Il ne se lamente pas sur les années perdues. Il joue avec une vitalité, une présence et une joie qui font honte à des musiciens deux fois plus jeunes. Il y a quelque chose de profondément africain dans cette façon d’habiter le moment musical, de faire de chaque note un acte de foi.
Les Coulisses d’un Enregistrement Miraculeux
Seulement 500 exemplaires de cet album ont été pressés lors de sa sortie originale. Cinq cents. C’est à la fois une tragédie et un miracle. Une tragédie parce qu’un tel document sonore méritait d’être entendu par des millions d’oreilles. Un miracle parce que le disque a quand même survécu, quand même circulé, quand même influencé des générations de collectionneurs et de musiciens qui ont eu la chance de mettre la main sur un de ces précieux exemplaires.
L’enregistrement lui-même s’est fait dans des conditions d’une simplicité absolue. Pas d’overdubs, pas de production sophistiquée, pas de trucages électroniques. Juste un micro, un banjo, un jug, un washboard, et un homme de presque 80 ans qui joue comme si sa vie en dépendait. Peut-être qu’elle en dépendait, d’une certaine façon. La musique avait été pour Gus Cannon la seule constante d’une existence marquée par la pauvreté, la discrimination et les aléas de l’Amérique ségréguée.
Le fait que Stax Records, label essentiellement soul et R&B, ait choisi de produire cet album de jug blues folklorique est lui-même remarquable. C’est une décision artistiquement courageuse qui dit quelque chose d’essentiel sur la vision de Jim Stewart et Estelle Axton, les fondateurs du label : la musique noire américaine est un continent entier, avec ses géographies variées, ses dialectes multiples, ses ancêtres à honorer.

L’Héritage : Quand les Racines Nourrissent les Branches
La carrière de Gus Cannon est l’illustration parfaite du fait que le génie n’a pas d’âge et que la grande musique finit toujours par trouver son public. Né dans la misère du Delta, musicien de medicine show, leader de jug band dans les années folles, oublié pendant trente ans, ressuscité par un hasard heureux à presque 80 ans, son parcours est digne d’un roman.
Son influence sur la musique américaine est immense, même si elle est souvent invisible. Le jug band qu’il a fondé dans les années 1920 a directement inspiré les Jim Kweskin Jug Band des années 60, qui ont eux-mêmes influencé une génération entière de musiciens de Cambridge, Massachusetts, dont certains membres fondateurs de la scène folk-rock américaine. Memphis Minnie, un de ses contemporains, a tracé les mêmes sillons.
Mais surtout, Walk Right Inla chanson, pas l’album, est devenue un standard mondial. Reprise des dizaines de fois, sous des formes infiniment variées, elle continue de circuler dans la culture populaire comme une vieille monnaie qui garde sa valeur. Chaque fois que quelqu’un la joue, quelque part dans le monde, c’est un peu de l’âme de Gus Cannon qui revit.
Gus Cannon est mort en 1979, à un âge qu’on estime entre 95 et 100 ans. Jusqu’à la fin, il a continué à jouer. Jusqu’à la fin, il a continué à croire en la musique. Cet album de 1963, enregistré dans les derniers chapitres d’une vie extraordinaire, reste l’un des documents les plus précieux de toute l’histoire du blues américain. Une bouteille à la mer jetée depuis le Mississippi d’avant la guerre civile, qui nous parvient encore aujourd’hui, intacte et bouleversante.
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