Sortie 1972
Artiste Arthur LEE
Genres blues rock · hard rock

Arthur Lee, 1972. L’homme qui avait fondé Love, peut-être le groupe psychédélique le plus visionnaire de Los Angeles des années soixante, publie son premier album solo. « Vindicator » arrive quatre ans après « Forever Changes », ce chef-d’oeuvre absolu de 1967 qui reste l’un des trente albums les plus importants de l’histoire du rock. Et « Vindicator » n’est pas « Forever Changes ». Il n’t essaie même pas de l’être. C’est autre chose : plus funk, plus soul, plus rock, et avec la même excentricité géniale qui faisait de Lee un artiste impossible à classer.

Arthur Lee est né à Memphis, Tennessee, en 1945, et a grandi à Los Angeles. Cette double appartenance géographique l’a positionné entre deux mondes musicaux : la soul de Memphis et le rock californien. Love, le groupe qu’il avait fondé en 1965, était l’un des premiers groupes interraciaux du rock américain, une curiosité sociale autant que musicale dans la Los Angeles de l’époque. Et Lee avait une façon de composer et d’arranger qui ne ressemblait à personne d’autre : une mélodie folk, des arrangements de cordes baroque, des paroles surréalistes, le tout dans des chansons qui duraient deux minutes et demie et contenaient plus d’idées que la plupart des albums entiers.

« Forever Changes » avait été enregistré en 1967 dans un contexte de tension extreme : Lee avait cru que le groupe allait mourir d’overdoses avant de finir l’album et avait initialement fait venir des musiciens de session pour certaines sessions. Le résultat de cette pression créative était un chef-d’oeuvre hanté par une beauté et une mélancolie qui semblaient venir d’ailleurs, d’un lieu où les émotions ordinaires sont amplifiées jusqu’à l’intolérable.

Cinq ans plus tard, « Vindicator » arrive et l’humeur est différente. Il y a moins de mélancolie, plus de funk, plus d’energie directe. Lee est accompagné de musiciens qui jouent un heavy rock teinté de soul, et le résultat est un disque qui oscille entre la grandeur et l’excentricité, parfois dans la même chanson.

« Sad Song » est le morceau central de l’album, une ballade d’une beauté douloureuse qui rappelle aux auditeurs que derrière le funk et le rock se cache toujours le même Arthur Lee, capable de vous briser le coeur avec une mélodie simple et une phrase juste. La chanson parle de la perte et du temps, de ce qui reste quand tout est parti, et Lee la chante avec une intensité tranquille qui ne cherche pas l’effet dramatique et l’obtient pourtant.

« You Can Save Up to 50% » est à l’opposé du spectre : une chanson de protestation déguisée en publicité satirique, avec cette ironie mordante que Lee réserve au monde commercial et à ses promesses creuses. Le titre seul est un chef-d’oeuvre de détournement conceptuel, et la chanson tient la promesse du titre avec une énergie rock directe et joyeuse.

L’entourage musical de Lee sur « Vindicator » est plus conventionnel que ce à quoi ses fans d’origine étaient habitués. Moins d’arrangements de cordes introspectives, plus de guitares électriques et de basse funk. Cette direction plus directe est peut-être une tentative de conquérir un public nouveau, de sortir de la niche du « cult classic » que Love occupait, pour aller vers quelque chose de plus accessible. L’ambition est légitime, le résultat est inégal mais toujours intéressant.

Arthur Lee allait connaître une longue période difficile dans les années soixante-dix et quatre-vingt, entre des projets avortés, des problèmes judiciaires, et une relative obscurité commerciale. Ce n’est qu’à la fin des années quatre-vingt-dix et dans les années deux mille que sa renaissance s’est produite, avec des tournées « Forever Changes » en intégralité qui ont révélé la qualité de son oeuvre à une nouvelle génération. Il est mort d’une leucémie en août 2006, à soixante-et-un ans, peu après un diagnostic terrible.

« Vindicator » est un disque mineur dans la discographie d’un génie, ce qui n’est pas la même chose qu’un disque sans intérêt. Il contient des moments de la qualité qu’on attend d’Arthur Lee, des chansons qui prouvent que les idées ne lui manquaient pas même si la vision d’ensemble n’avait pas la cohérence de ses meilleures oeuvres. Et « Sad Song » seule vaut l’achat.

L’histoire d’Arthur Lee est une de celles qui rappellent que le génie ne protège pas des circonstances. Il avait tout : la vision musicale, la voix, l’originalité. Ce qu’il n’avait pas toujours c’est la continuité nécessaire pour construire une carrière commerciale. « Vindicator » est le document d’un moment de transition dans cette longue histoire, un moment où Lee cherchait sa voie entre le passé glorieux et un futur incertain.

Arthur Lee possédait une capacité rare : celle de faire coexister dans la même chanson la beauté et la douleur, la légèreté et la gravité, sans que l’une annule l’autre. Cette qualité, qu’on entend dans les meilleurs moments de Love et dans les meilleurs moments de « Vindicator », est le signe d’une intelligence musicale d’une sophistication peu commune. Il ne choisissait pas entre les contraires, il les habitait simultanément.

La réhabilitation posthume d’Arthur Lee dans les années deux mille lui a au moins permis d’entendre de son vivant la reconnaissance qu’il méritait. Les concerts « Forever Changes » en intégralité, avec orchestre, dans les grandes salles d’Europe et d’Amérique, ont permis à deux générations de musiciens de comprendre ce qu’ils lui devaient. « Vindicator », dans ce contexte, retrouve sa place : non pas comme chef-d’oeuvre mais comme une étape honnête dans le parcours d’un génie qui cherchait son chemin après un sommet atteint trop tôt.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Vindicator