1957 Album

The Wildest

par Louis PRIMA

4,0
Sortie 1957
Genres jazz · rhythm-n-blues

L’Amérique à la dérive : quand un vagabond devint la voix d’un peuple

Il y a des disques qui ne sont pas des disques. Il y a des enregistrements qui sont des actes politiques, des manifestes, des cris du coeur gravés dans le sillon du vinyle comme une blessure ouverte. Bound for Glory, publié par Folkways Records sous la référence FA 2481, une édition américaine en 1956, puis une version britannique sur Topic Records en 1958, la date qui nous occupe, est de ceux-là. Un album qui porte le titre de la biographie autobiographique que Woodrow Wilson Guthrie avait publiée en 1943, et qui condense en onze plages l’essence de ce que fut la grande odyssée américaine : la misère, la route, la colère, et malgré tout, une foi tenace en l’humanité.

Pour comprendre ce disque, il faut remonter en arrière. Loin en arrière. Okemah, Oklahoma, 14 juillet 1912. Woody Guthrie naît dans une famille qui va être frappée par toutes les malédictions que l’Amérique profonde peut infliger aux siens. Incendies, deuils, et puis la maladie de Huntington qui emporte sa mère dans l’horreur d’un asile psychiatrique. Le jeune Woody grandit dans la poussière, apprend la guitare, erre. Et puis vient le Dust Bowl, cette catastrophe écologique des années trente qui transforme les grandes plaines du Middle West en désert, chassant des centaines de milliers de familles vers la Californie dans des convois misérables. Les Okies, comme on les appelle avec mépris. Guthrie est l’un d’eux, et il leur donne une voix.

Il arrive à New York en 1940 avec sa guitare et son écriture viscérale. Il enregistre pour RCA ses Dust Bowl Ballads, mais c’est véritablement à partir de 1944, lorsqu’il rencontre Moses Asch, fondateur de ce qui deviendra Folkways Records, que se constitue le trésor sonore dont Bound for Glory est la crème. En quelques années, Guthrie enregistre environ deux cents titres dans les studios rudimentaires d’Asch, souvent en une prise, parfois sans même avoir accordé sa guitare. La perfection technique n’est pas le sujet. Le sujet, c’est la vérité brute.

« Je hais une chanson qui fait penser que tu es né pour perdre, condamné à perdre, destiné à perdre. Je suis sorti pour lutter contre ce type de chanson avec ma guitare nue et ma voix brisée. »

Woody Guthrie

Louis Prima, photographié vers 1947 par William P. Gottlieb
Louis Prima vers 1947, photo William P. Gottlieb

De Stagolee à « This Land Is Your Land » : le jukebox d’une Amérique sans fard

Ouvrez Bound for Glory et vous entrez dans un monde où la musique n’est pas un divertissement mais un rapport de force. La liste des morceaux est une traversée de l’Amérique populaire dans toute sa diversité furieuse : Stagolee, ce vieux blues outlawregardant partir son mauvais gars depuis les années 1890, ouvre le bal avec une désinvolture presque effrontée. Puis viennent des chansons pour enfants, Little Sack of Sugar, Ship in the Skyparce que Guthrie, ce père de famille tourmenté, n’a jamais oublié que les gosses aussi méritaient des chansons qui leur ressemblent.

Mais c’est au fil de Vigilante Man, de Do Re Mi et de Pastures of Plenty que l’on saisit la grandeur du personnage. Do Re Mi est peut-être l’une des chansons les plus politiquement acérées jamais enregistrées sous couvert d’une mélodie anodine : elle raconte comment les Californiens ont monté des barrages routiers pour refouler les migrants d’Oklahoma, comment l’argent est la clé qui ouvre ou ferme les portes du paradis américain. On entend Guthrie sourire dans le micro, un sourire qui cache des dents.

Pastures of Plenty est le contrechamp poétique : une ode au travailleur migrant, à ces mains qui récoltent les raisins de Californie sans jamais toucher au festin. Et puis il y a Grand Coulee Dam, commandée à l’époque par la Bonneville Power Administration comme une sorte de pub institutionnelle, et transformée par Guthrie en hymne à la force collective. Quand il chante ce barrage, on entend l’Amérique qui pourrait être, pas celle qui est.

Et au sommet de tout ça, inévitable, solaire, presque douloureuse dans sa candeur revendiquée : This Land Is Your Land. Écrite en 1940 comme une réponse sarcastique à l’angélisme de God Bless America d’Irving Berlin, cette chanson a été si souvent détournée en mélodie consensuelle que l’on oublie parfois ses couplets les plus incendiaires, ceux qui parlent des bureaux de secours et des panneaux de propriété privée. Guthrie les chantait, lui.

Will Geer dans le micro, Moses Asch à la console : les coulisses d’une symphonie rugueuse

Ce qui rend Bound for Glory unique dans la discographie de Guthrie, c’est sa structure narrative. Moses Asch et le producteur Millard Lampell eurent l’idée géniale de faire intervenir Will Geer, acteur de théâtre, militant communiste, futur grand-père Walton de la série télévisée, pour lire des extraits de l’autobiographie de Guthrie entre les morceaux. Le résultat est un objet hybride, entre le disque de folk et le livre sonore, entre le concert et le roman radiophonique.

Will Geer et Woody Guthrie se connaissaient depuis la fin des années trente. Ils avaient bourlingué ensemble dans les circuits du théâtre militant, chanté pour les syndicats, partagé des scènes poussiéreuses. Leur complicité s’entend dans chaque transition : quand la voix grave et théâtrale de Geer cède la place au twang oklahoméen de Guthrie, c’est comme si deux Amériques se donnaient la parole à tour de rôle.

Moses Asch, de son côté, n’était pas un producteur ordinaire. Fils du romancier yiddish Sholem Asch, il avait fondé ses labels successifs, Asch Records, Disc Company of America, puis Folkways, non pas pour faire fortune, mais pour documenter. Documenter les musiques du monde, les voix des opprimés, les témoignages des oubliés. Ses méthodes d’enregistrement étaient rudimentaires par les standards de l’industrie, mais il ne retirait jamais rien de son catalogue : chaque disque Folkways restait disponible à perpétuité, principe révolutionnaire qui lui coûta une fortune et lui valut une place dans l’histoire de la musique. La couverture de Bound for Glory elle-même était une oeuvre : lithographie de David Stone Martin, design de Ronald Clyne, avec un livret de douze pages illustré de dessins de Guthrie lui-même, parce que Woody dessinait aussi, bien sûr.

Louis Prima vers 1947, portrait publié dans Ladies' Home Journal
Louis Prima, c. 1947, Ladies’ Home Journal

L’héritage : la guitare qui tue les fascistes ne rouille jamais

En 1958, quand sort la version britannique de Bound for Glory sur Topic Records, Woody Guthrie est déjà hors jeu. La maladie de Huntington, la même qui avait emporté sa mère, le ronge depuis la fin des années quarante. Hospitalisé depuis 1954, il végète dans des établissements psychiatriques, incapable de jouer, à peine capable de parler. Il mourra en octobre 1967, à cinquante-cinq ans.

Mais sa musique, elle, est immortelle. Et dans la chambre d’un garçon de vingt ans venu du Minnesota, quelque chose se passe. Robert Allen Zimmerman écoute Bound for Glory, lit l’autobiographie, et prend une décision qui va changer la face du rock’n’roll. Il part pour New York, il va rendre visite à Guthrie à l’hôpital, il devient Bob Dylan. La filiation est directe, totale, assumée : les premiers albums de Dylan sont littéralement des hommages à Guthrie, et Song to Woody sur le premier LP de 1962 est une déclaration d’amour à son mentor mourant.

Mais l’influence de Guthrie ne s’arrête pas à Dylan. Joan Baez, Bruce Springsteen, dont le Nebraska de 1982 est inconcevable sans Guthrie, les Byrds, Johnny Cash, Pete Seeger qui fut son compagnon de route : tous ont reconnu la dette. Même chez les Brits, les Clash et leur punk ouvrier doivent quelque chose à ce vagabond de l’Oklahoma qui avait compris avant tout le monde que la guitare électrique ou acoustique pouvait être une arme.

En 1976, Hal Ashby réalise un film biographique intitulé Bound for Glory avec David Carradine dans le rôle de Guthrie, un film splendide, photographie de Haskell Wexler, Oscar à la clé. Et en 1988, le Smithsonian Institution rachète Folkways Records, garantissant pour l’éternité l’accessibilité de tout le catalogue, y compris cet album fondamental.

Ce que Bound for Glory nous dit en 2026, c’est que les questions de Guthrie, Qui possède cette terre ? Qui mérite d’y vivre en dignité ? Qu’est-ce qu’on doit aux gens de peu ?, n’ont toujours pas trouvé leurs réponses. Sa guitare portait l’inscription « This Machine Kills Fascists ». La machine tourne encore. Les fascistes, eux, non plus ne se sont pas volatilisés. Bound for Glory reste donc, soixante-dix ans après ses premières gravures dans la cire, d’une actualité qui fait mal. Et c’est exactement ce que voulait Woody Guthrie.

La note des passionnés

4,0 /5

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