Une prière en quatre mouvements : la genèse d’une œuvre absolue
Il existe des disques qui transcendent la musique. Qui appartiennent à une catégorie à part, au-delà des genres, au-delà des époques, au-delà même de ce qu’on entend habituellement par « jazz ». A Love Supreme de John Coltrane est de ceux-là. Enregistré le 9 décembre 1964 en une seule session hallucinante aux studios Van Gelder d’Englewood Cliffs, New Jersey, cet album de 33 minutes et quelques est probablement la chose la plus proche de la transcendance spirituelle que la musique enregistrée ait jamais produite.
Pour comprendre A Love Supreme, il faut comprendre John Coltrane à l’automne 1964. L’homme de 38 ans traverse une période de transformation intérieure profonde. Ancien alcoolique et héroïnomane, il s’est libéré de ses démons en 1957 lors d’une expérience spirituelle qu’il décrit comme une illumination. Depuis, sa musique tend vers quelque chose d’indicible, d’absolu. Ce disque est son offrande, sa lettre d’amour à Dieu. Pas métaphoriquement, littéralement. La note de programme qu’il écrit lui-même dit tout : This is a humble offering to Him.

Les quatre mouvements : un voyage de l’âme
Première partie : « Acknowledgement ». Le thème de basse de Jimmy Garrison, quatre notes, répétées ad infinitum comme un mantra, installe l’espace sacré. Puis Coltrane entre avec son ténor, cherche, tâtonne, s’élève. Et à la fin du mouvement, il scande vocalement les syllabes : a love supreme, a love supreme. Un frisson parcourt le monde.
Deuxième partie : « Resolution ». La résolution, c’est la décision prise, l’engagement solennel. McCoy Tyner au piano déploie ses accords massifs, quartal harmonics, ces empilements de quartes qui sont sa signature. Coltrane joue comme si chaque note était une question posée à l’infini, et la réponse arrive toujours un demi-ton plus loin, dans un espace sonore encore inexploré.
Troisième partie : « Pursuance ». La poursuite. Elvin Jones à la batterie prend feu. C’est peut-être la performance de batterie la plus extraordinaire jamais capturée sur disque, un torrent polyrythmique qui semble jouer trois tempos simultanément, qui porte Coltrane vers des hauteurs harmoniques vertigineuses, free mais jamais gratuit, libéré mais jamais perdu.
Quatrième partie : « Psalm ». Le psaume. La prière. Coltrane récite son poème de la note de programme en utilisant son saxophone comme instrument de voix, note après note, syllabe après syllabe. Si vous lisez le texte en même temps que vous écoutez la musique, vous entendez les mots dans le saxophone. Un miracle de correspondance entre l’écrit et le joué.
« En 1957, j’ai vécu, par la grâce de Dieu, une réveil spirituel qui m’a conduit à une vie plus riche et plus productive. Depuis lors, j’ai essayé de faire le bien et j’ai senti cette musique comme un moyen d’expression, comme une façon de contribuer à notre compréhension de la vie. »
9 décembre 1964 : une session en état de grâce
Van Gelder Studio à Englewood Cliffs, New Jersey. Rudy Van Gelder, l’ingénieur du son magicien qui a enregistré Miles Davis, Thelonious Monk, Herbie Hancock, prépare ses micros. Le Classic Quartet entre : Coltrane au ténor, McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la basse, Elvin Jones à la batterie. Ces quatre hommes jouent ensemble depuis 1961 et forment la formation de jazz la plus parfaitement accordée de son temps.
La session dure plusieurs heures. L’essentiel de ce qu’on entend sur le disque est capturé en une seule prise continue, les musiciens ne se sont pas arrêtés, n’ont pas repris, ont simplement joué jusqu’au bout. Une deuxième session avec un quintette élargi sera enregistrée mais jugée inférieure par Coltrane lui-même. Il choisit la version de quartet. La version pure. La version parfaite.
Coltrane apporte ce jour-là une partition écrite, des idées arrangées, un plan. Mais l’exécution transcende le plan. Les musiciens semblent en état altéré, connectés à quelque chose qui dépasse la simple performance musicale. Van Gelder, dans sa cabine vitrée, ne touche pratiquement à rien, la musique s’enregistre elle-même, tellement elle est présente et vivante.

Héritage : l’alpha et l’oméga du jazz moderne
Soixante ans après, A Love Supreme reste le disque de jazz le plus vendu de tous les temps après sa sortie. Il a inspiré des générations de musiciens dans tous les genres, du metal (Sepultura l’a cité) au hip-hop (Kendrick Lamar lui rend hommage), de la musique contemporaine au gospel. Une église à San Francisco, la Saint John Will-I-Am Coltrane African Orthodox Church, utilise ses enregistrements dans ses offices depuis 1971.
Le disque a été nominé aux Grammy Awards de 1966. Il figure dans le National Recording Registry de la Bibliothèque du Congrès américain. En 2001, Rolling Stone le classe parmi les 500 plus grands albums de tous les temps. Ces chiffres et ces honneurs ne disent rien de ce que A Love Supreme fait réellement à celui qui l’écoute vraiment, dans le noir, à volume raisonnable, sans distraction.
Ce que ça fait, c’est vous rappeler que la musique peut être une prière. Que l’art peut être un acte de foi. Que trente-trois minutes de saxophone, piano, basse et batterie peuvent contenir plus d’humanité, plus de lumière, plus de vérité que des bibliothèques entières de philosophie. John Coltrane est mort en 1967 d’un cancer du foie, à quarante ans. Il avait dit tout ce qu’il avait à dire. Ce disque est là pour l’éternité.
La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration
