Genèse : Le Chainon Manquant du Blues Britannique

Avant les Cream, avant Led Zeppelin, avant que le blues britannique ne devienne une industrie mondiale, il y avait Graham Bond. Un géant méconnu, un visionnaire oublié, un sorcier du Hammond qui a tracé en lettres de feu le chemin que tous les autres allaient emprunter. The Sound of 65quel titre, quel programme, est l’album qui manque dans la discothèque de tous ceux qui prétendent comprendre le rock anglais des sixties.

Graham Bond était un personnage hors norme, dans tous les sens du terme. Pianiste prodige, saxophoniste de génie, organiste révolutionnaire, il était aussi un mystique profond obsédé par l’occultisme et la magie noire, une fascination qui finira par le détruire. En 1965, il est au faîte de sa puissance créatrice, entouré d’une section rythmique proprement extraordinaire : Jack Bruce à la basse et Ginger Baker à la batterie.

Oui, VOUS AVEZ BIEN LU. Jack Bruce et Ginger Baker, les deux tiers futurs de Cream, jouent ici dans l’ombre de Bond. Ils sont jeunes, affamés, dangereux. Bruce a ce son de basse unique, rond, mélodieux, puissant, qui allait révolutionner le rock. Baker est une machine de destruction rythmique, un polyrhythme ambulant nourri au jazz africain et à la fureur pure. Ensemble, ils forment une section rythmique qui n’a pas d’équivalent dans l’Angleterre de 1965.

Dick Heckstall-Smith au saxophone complète le tableau : un instrumentiste de jazz reconverti au R&B avec une conviction totale. L’Organisation est un groupe de jazz qui joue du blues, un groupe de blues qui joue du R&B, un groupe de R&B qui invente le rock. Ces catégories sont inutiles. Ce qui compte, c’est l’énergie, et l’énergie est atomique.

Enregistré pour Columbia Records au printemps 1965, The Sound of 65 est produit avec des moyens modestes mais un talent immense. Le label ne savait pas trop quoi faire de ce groupe inclassable, trop sauvage pour le jazz, trop sophistiqué pour le pop, trop anglais pour le vrai blues. Mais les bonnes oreilles, elles, savaient exactement ce qu’elles entendaient.

The Graham Bond Organisation, Ginger Baker, Dick Heckstall-Smith, Graham Bond et Jack Bruce, 1963
The Graham Bond Organisation en 1963 : Ginger Baker, Dick Heckstall-Smith, Graham Bond, Jack Bruce

Les Morceaux : Une Leçon de Blues en Douze Points

L’album s’ouvre sur Hoochie Coochie, reprise de Willie Dixon popularisée par Muddy Waters, et immédiatement le décor est planté. Bond n’imite pas les Américains, il les absorbe, les digère, les régurgite en quelque chose de résolument britannique et néanmoins profondément respectueux. Sa voix rauque, urgente, porte toute la conviction d’un homme qui croit vraiment à ce qu’il chante.

Mais c’est sur les compositions originales que l’album révèle toute sa profondeur. Baby Make Love to Me est une leçon de soul rhythm and blues, avec ce Hammond qui rugit comme un animal blessé. Bond était l’un des premiers à utiliser l’orgue Hammond dans un contexte de rock’n’roll, les Beatles, les Animals, tous ceux qui l’ont suivi lui doivent quelque chose sans toujours le savoir.

Traintime est le morceau qui a fait basculer la destinée du rock. C’est un solo de basse et d’harmonica de Jack Bruce, oui, Bruce joue aussi de l’harmonica comme un dieu, qui préfigure toute la dynamique de Cream. On l’entend penser en temps réel, construire une architecture sonore improvisée avec une aisance stupéfiante. À l’écoute, on comprend pourquoi Clapton voulait tellement jouer avec lui.

Baby Be Good to Me, Got My Mojo Working (reprise de Muddy Waters encore), Wade in the Waterl’album pioche allègrement dans le répertoire blues et gospel américain avec une dévotion absolue. Mais la magie de Bond, c’est qu’il ne fait jamais de la copie carbone. Il transforme tout ce qu’il touche.

L’orgue Hammond est le personnage central de chaque morceau. Bond en joue comme personne avant lui en Angleterre, avec les deux mains, les deux pieds sur les pédales basses, en improvisateur de jazz et en showman de rock simultanément. C’est un instrument de musique classique qu’il traite comme une bête sauvage, et ça marche.

« Graham Bond était le professeur. Cream était la thèse de doctorat de ses élèves. », John McLaughlin, guitariste de jazz, ami et contemporain de Bond, résumait ainsi l’importance fondamentale de cet homme dans la généalogie du rock britannique.

Coulisses : Un Génie à la Dérive

Derrière la musique flamboyante, les coulisses de la Graham Bond Organisation étaient un chaudron d’instabilité. Graham Bond lui-même était une personnalité complexe, torturée, qui oscillait entre des moments de génie absolu et des abysses de dépression et de paranoïa. Son obsession grandissante pour l’occultisme, il se croyait le fils illégitime d’Aleister Crowley, le « Grand Bête » de la magie noire, commençait déjà à colorer ses comportements.

Jack Bruce et Ginger Baker se détestaient avec une passion qui frôlait la performance artistique. Leurs altercations physiques lors des tournées sont légendaires dans le circuit jazz-blues londonien de l’époque. Baker avait attaqué Bruce avec un couteau lors d’une dispute, et pourtant, ils continuaient à jouer ensemble parce que la musique était trop bonne pour s’arrêter à de simples tentatives de meurtre. Professionnalisme anglais.

Les finances du groupe étaient catastrophiques. Bond était généreux jusqu’à l’imprudence, payait des tournées qui coûtaient plus qu’elles ne rapportaient, vivait au-dessus de ses moyens avec la nonchalance d’un aristocrate ruiné. Le manager Robert Stigwood, qui allait ensuite lancer Cream et les Bee Gees, faisait ce qu’il pouvait pour maintenir le navire à flot, mais Bond était irrécupérable sur ce plan.

Dick Heckstall-Smith se souvient des sessions d’enregistrement avec une nostalgie mêlée d’effroi : « On enregistrait live, tout le monde dans la même pièce, personne n’avait le droit à l’erreur. Graham dirigeait avec des gestes et des regards, on devait le suivre à la seconde. C’était terrifiant et exaltant en même temps. »

Columbia Records ne savait absolument pas comment promouvoir l’album. Pas assez pop pour la radio mainstream, pas assez jazz pour les revues spécialisées, pas encore identifiable comme « rock » dans un sens commercial. The Sound of 65 passa presque inaperçu à sa sortie, un crime esthétique qui pèse encore sur la conscience de l’industrie musicale britannique.

Héritage : L’Ombre Tutélaire d’un Géant Oublié

Graham Bond est mort en 1974, à 36 ans, écrasé par un métro londonien à la station Finsbury Park. Accident ou suicide, personne ne le sait avec certitude. Ce qui est certain, c’est qu’il est mort pauvre, oublié, et que les hommes qu’il avait formés, Bruce, Baker, Heckstall-Smith, Jon Hiseman, allaient tous connaître le succès mondial qu’il n’avait jamais atteint.

L’ironie est cruelle : The Sound of 65 est l’album originel du blues-rock britannique. Tout ce que Cream va faire deux ans plus tard y est déjà en germe. La formule trio puissant + improvisations jazz + blues américain réinterprété ? Bond avant Clapton, Baker avant la célébrité, Bruce avant la gloire.

Les musicologues, heureusement, ont rattrapé cette injustice. John Mayall l’a toujours cité en référence absolue. Jimmy Page savait. Robert Plant savait. Les membres de Jethro Tull savaient. Aujourd’hui, The Sound of 65 est reconnu comme un document fondateur, une capsule temporelle qui contient en germe toute la puissance créatrice du rock britannique de la décennie à venir.

Si vous n’avez jamais écouté cet album, vous avez un vide dans votre culture musicale. Pas un petit vide, un gouffre. Combleez-le maintenant.

La note des passionnés

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The Sound of 65