Cher, « The Sonny Side of Cher » : la naissance d’une déesse
1966. Le monde est en train de basculer. Dylan vient d’électrifier Newport, les Beatles font exploser les stades, et quelque part dans les studios de Los Angeles, une fille de vingt ans à la chevelure noire comme l’encre de Chine et aux pommettes taillées dans le marbre est en train de poser sa voix sur des arrangements qui sentent la pop orchestrale et le désir adolescent. Cette fille, c’est Cher. Et cet album, The Sonny Side of Cher, c’est le portrait d’une époque où tout semblait possible, où les hit-parades étaient des terrains de jeux et où une voix pouvait traverser une génération entière comme un courant électrique.
Il faut remettre les choses dans leur contexte. En 1966, Cher n’est pas encore la survivante que l’on connaît, celle qui a traversé les disco-balls des années soixante-dix, les excès des eighties, les chirurgies plastiques devenues légende urbaine et les comebacks successifs qui feraient rougir d’envie n’importe quel boxeur. En 1966, Cher est une moitié de duo. Elle est la moitié sombre et sensuelle de Sonny and Cher, le couple qui a vendu des millions de singles avec « I Got You Babe » et transformé l’amour pop en produit de grande consommation. Mais sur The Sonny Side of Cher, quelque chose de différent se passe. Quelque chose de plus personnel. Plus intime.
Sonny Bono, ce génie de la promo déguisé en mari, a compris avant tout le monde que sa femme avait quelque chose en plus. Cette voix de contralto qui descend dans les graves comme une pierre dans un puits profond. Cette façon de phrasé les syllabes avec une nonchalance qui cache une précision redoutable. Il lui compose des chansons, il arrange les sessions, il orchestre la carrière. Et pourtant, dans la machine bien huilée du showbiz sixties, quelque chose d’authentique passe à travers les haut-parleurs.
« Sonny me disait toujours : chante comme si tu parlais à quelqu’un dans la pièce. Pas à la salle. À une seule personne. » Et c’est exactement ce qu’elle fait sur chaque titre de cet album.
L’album s’ouvre sur des arrangements luxuriants, des cordes qui enveloppent la voix de Cher comme un manteau de velours. Il y a quelque chose de profondément cinématographique dans cette production. On est dans l’Hollywood des grands studios, dans les années de transition entre le classicisme et la révolution psychédélique qui est sur le point d’exploser. Les chansons de The Sonny Side of Cher appartiennent encore à l’ancienne garde : des mélodies construites pour durer, des refrains qui s’installent dans la mémoire comme des résidents permanents.
La cover de « Elusive Butterfly » est peut-être le moment le plus bouleversant du disque. Bob Lind avait écrit cette chanson en 1966, une métaphore fragile sur l’amour insaisissable, et Cher la transforme en quelque chose d’encore plus vulnérable. Sa voix ne tremble pas, elle plane. Elle survole les arrangements comme un oiseau qui n’a pas besoin de faire d’efforts pour rester en altitude. C’est ça, la magie de Cher : cette apparente facilité qui cache un travail acharné, une sensibilité brute que les années de célébrité n’ont jamais réussi à émousser.
Il faut aussi parler de la pochette. Parce que dans les années soixante, la pochette d’un album était un manifeste visuel, un programme esthétique, une déclaration d’intention. Cher regarde l’objectif avec ce mélange de défi et de langueur qui deviendra sa marque de fabrique. Ses cheveux tombent comme un rideau de soie noire. Son regard dit : je suis là, et je compte bien y rester. Quarante ans plus tard, cette photo pourrait encore illustrer la définition du mot « présence » dans n’importe quel dictionnaire de la pop culture.
Mais revenons à la musique, parce que c’est elle qui compte. The Sonny Side of Cher est un album de transition, un album qui hésite entre deux mondes. D’un côté, la pop orchestrale des années cinquante et soixante, ces arrangements généreux qui ressemblent à des paquets-cadeaux sonores. De l’autre, quelque chose de plus moderne, plus immédiat, plus électrique. Les guitares folk côtoient les cordes classiques. La batterie marque le tempo avec cette précision métronomique caractéristique de la production californienne de l’époque.
Le producteur Sonny Bono avait appris son métier auprès de Phil Spector. Oui, ce Phil Spector, génial et monstrueux, inventeur du Wall of Sound, cette technique qui consistait à empiler les instruments en couches successives jusqu’à obtenir une masse sonore capable de sortir des transistors des postes de radio comme une vague déferlante. Bono avait absorbé les leçons du maître tout en développant quelque chose de plus humain, de moins monumental. Moins cathédrale, plus appartement. Moins Dieu, plus amour.
Il y a dans cet album des moments de grâce pure qui ont résisté à l’usure du temps. « A Young Girl » est une ballade qui donnerait des leçons à bien des auteurs contemporains. La construction est impeccable : couplet mélancolique, refrain libérateur, pont qui ouvre une fenêtre sur quelque chose d’inattendu. Et par-dessus tout ça, cette voix qui ne cherche jamais à impressionner, qui se contente d’être vraie.
On a souvent reproché à Cher d’être une créature de studio, une personnalité construite par les producteurs et les costumiers. C’est oublier que derrière les paillettes et les transformations successives, il y a une voix qui n’a jamais menti. Une voix qui, dès 1966, portait en elle tout ce que la chanteuse allait devenir : la survivante, la battante, la femme qui a enterré plus de modes musicales qu’un cimetière de maisons de disques.
The Sonny Side of Cher n’est pas son chef-d’oeuvre absolu. Ce sera pour plus tard, pour « Gypsys, Tramps and Thieves » et les albums des années soixante-dix qui l’installeront définitivement dans le panthéon. Mais c’est une pierre fondatrice, un document sonore qui dit quelque chose d’essentiel sur ce moment précis où la pop music était encore innocente, encore persuadée que trois minutes de bonheur pouvaient changer le monde. Et parfois, elles le changeaient vraiment.
En 1966, Cher avait vingt ans. Elle avait devant elle un demi-siècle de carrière, deux Oscars à portée de main, des scandales, des résurrections, des duos improbables et des nuits de gloire. Mais sur les sillons de ce disque, elle est simplement une fille qui chante. Et c’est déjà tout.
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