1986 Album

The Queen is Dead

par The SMITHS

4,0
Sortie 1986
Artiste The SMITHS

1986 : la couronne d’Angleterre prend une beigne signée Manchester

Il y a des disques qui sortent, et il y a des disques qui débarquent comme un coup de pied dans la fourmilière du bon goût. Le 16 juin 1986, chez Rough Trade, The Smiths balancent leur troisième album et lui collent un titre qui sent la poudre : « The Queen Is Dead ». La reine est morte. Rien que ça. À l’heure où l’Angleterre thatchérienne se regarde le nombril dans le miroir doré de Buckingham, quatre gamins de Manchester décident que la monarchie, c’est du folklore pour tabloïds et contribuables résignés. Et le pire, c’est qu’ils ont raison.

Vingt-deux semaines au classement britannique, numéro deux des charts. Bloqué à la deuxième place par on ne sait quelle daube de l’époque, mais qui s’en souvient ? Ce que l’Histoire a retenu, elle, c’est ce disque-là. Pas le numéro un. Celui-là.

Morrissey et Marr : le couple le plus électrique du royaume

Pour comprendre « The Queen Is Dead », il faut comprendre le binôme. D’un côté Morrissey, dandy lugubre, gladiateur de la formule assassine, le type qui transforme la déprime en sport olympique. De l’autre Johnny Marr, gamin prodige de la six-cordes, une machine à riffs qui carillonnent, qui scintillent, qui vous prennent à la gorge. Ensemble, ils écrivent l’essentiel du disque retirés du côté de Bowdon, loin de Londres, loin du label, loin du bruit. Bien leur en a pris.

Marr produit avec Morrissey, l’ingénieur Stephen Street tient la console, et le résultat, c’est leur sommet. AllMusic parle carrément du « great leap forward » du groupe, leur grand bond en avant. Morrissey lui-même, des années plus tard, résumait l’ambition du machin : « You progress only when you wonder if an abnormally scientific genius would approve, and this is the leap The Smiths took ». Traduction maison : on ne progresse que lorsqu’on se demande si un génie scientifique anormal approuverait, et c’est exactement le saut que The Smiths ont fait. La modestie n’a jamais étouffé le bonhomme, et tant mieux.

Sept mois de purgatoire judiciaire (merci Rough Trade)

Parce que oui, ce chef-d’oeuvre a failli ne jamais arriver à l’heure. Prévu au départ pour février 1986, l’album s’est retrouvé pris dans un sac de noeuds juridique avec Rough Trade, le label maison. Un différend qui a retardé la galette de presque sept mois. Sept mois ! Imaginez la tension : le disque est dans la boîte, prêt à mettre le feu, et il moisit dans un tiroir pendant que les avocats se renvoient la balle. Marr, lui, commençait sérieusement à accuser le coup d’un calendrier de tournées et d’enregistrements qui n’en finissait plus. On connaît la suite : le groupe explosera l’année suivante. Mais avant de se saborder, ils auront eu le temps de pondre ça. Un baroud d’honneur de génie.

Du fou rire au bord des larmes : l’humour noir comme religion

Voilà le secret de ce disque : on rigole et on chiale en même temps. Rolling Stone a osé le qualifier d’« one of the funniest rock albums ever », l’un des albums rock les plus drôles jamais gravés. Et c’est vrai. Prenez « Cemetry Gates » (oui, « Cemetry » est mal orthographié, et c’est volontaire, du pur Morrissey) : une balade ensoleillée dans un cimetière où notre dandy va citer les morts illustres et tacler les plagiaires avec une élégance vacharde. Qui d’autre transforme une promenade funèbre en récréation littéraire ?

Et puis il y a « Bigmouth Strikes Again », la grande gueule qui recommence. Le riff de Marr file comme une Cadillac lancée à pleins gaz, pendant que Morrissey se compare, mi-figue mi-raisin, à Jeanne d’Arc sur le bûcher avec son baladeur qui fond. C’est ridicule, c’est sublime, c’est exactement pour ça qu’on les aime. L’autodérision érigée en art majeur. Personne, ni avant ni depuis, n’a poussé l’apitoiement sur soi jusqu’à cette virtuosité comique.

« There Is a Light » : la plus belle chanson d’amour suicidaire de l’Histoire

Et puis il y a le sommet. Le morceau qui justifie à lui seul l’achat du vinyle, le pressage de luxe, la place de choix dans votre étagère. « There Is a Light That Never Goes Out ». Une mélodie à se damner, des cordes qui montent au ciel, et un texte d’une noirceur lumineuse : mourir écrasé par un bus à dix tonnes aux côtés de l’être aimé y devient le comble du romantisme. Morbide ? Évidemment. Bouleversant ? Totalement. Marr lui-même disait à propos de ce titre : « When we first played it, I thought it was the best song I’d ever heard », la première fois qu’on l’a joué, j’ai cru entendre la plus belle chanson de ma vie. En 2014, NME la classait douzième meilleure chanson de tous les temps. Pour une fois, les listes ont raison.

Le morceau-titre, lui, ouvre le bal tambour battant : une charge frontale, gueularde, irrévérencieuse contre la famille royale réduite, comme l’a joliment résumé un critique, à du « useless, taxpayer-funded tabloid fodder », de la pâtée à tabloïds financée par le contribuable. On ne fait pas plus punk dans l’intention avec des moyens aussi raffinés.

L’héritage : quarante ans et pas une ride

Quarante ans plus tard, « The Queen Is Dead » trône toujours en haut de toutes les listes des plus grands albums de l’Histoire, et il faudrait être sourd ou de mauvaise foi pour s’en étonner. Pitchfork parle de la « imperial phase » du groupe, leur période impériale, et c’est exactement ça : le moment où un groupe touche son zénith et le sait. Tout y est : la plume venimeuse et tendre de Morrissey, la guitare orfèvre de Marr, la section rythmique d’Andy Rourke et Mike Joyce qui tient la baraque pendant que les deux génies font les pitres.

The Smiths se sépareront en 1987, dans les larmes et les procès. Mais ils nous laissent ce disque-là, ce monument de mélancolie hilarante, cette gifle aristocratique à la couronne. La reine, elle, n’est pas morte. Mais l’album, lui, est immortel. Et entre nous, c’est quand même une plus belle victoire.

La note des passionnés

4,0 /5

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