Viva Hate, MORRISSEY (1988) : renaitre sans les Smiths
Quand les Smiths se separent en 1987, le monde de la pop anglaise retient son souffle. Le groupe le plus important de la decennie vient de voler en eclats, et la question est sur toutes les levres : que va devenir Morrissey, ce chanteur unique, ce parolier de genie, prive soudain de son complice musical Johnny Marr ? La reponse arrive avec une rapidite stupefiante des le debut de 1988 sous la forme de « Viva Hate », premier album solo qui prouve d’emblee que Morrissey n’a besoin de personne pour demeurer l’un des artistes les plus fascinants de son temps.
Un nouveau complice musical
Pour combler le vide laisse par Marr, Morrissey s’appuie sur deux hommes. D’abord le producteur Stephen Street, qui avait travaille avec les Smiths et qui devient ici co-auteur des musiques, revelant un talent de melodiste insoupconne. Ensuite le guitariste Vini Reilly, ame du groupe culte The Durutti Column, dont le jeu delicat et atmospherique apporte une couleur nouvelle, plus aerienne, plus reveuse, aux chansons. Cette alliance fonctionne au-dela de toute esperance et permet a Morrissey de poursuivre son oeuvre sans donner l’impression de simplement imiter ce qu’il faisait avec les Smiths.
Deux chansons immortelles
L’album s’ouvre et culmine avec deux titres qui figureront a jamais parmi les plus grands de la carriere de Morrissey. « Suedehead », premier single, est un petit miracle de melodie et de melancolie, porte par la guitare lumineuse de Reilly et par un texte enigmatique d’une beaute trouble. Et puis il y a « Everyday Is Like Sunday », chef-d’oeuvre absolu qui depeint l’ennui mortel d’une station balneaire anglaise hors saison, avec cette capacite unique de Morrissey a transformer la grisaille et le desespoir en pure beaute pop. Ces deux chansons suffiraient a elles seules a justifier l’existence du disque.
Mais l’album recele d’autres tresors, comme la longue et bouleversante « Late Night, Maudlin Street », evocation nostalgique et douce-amere d’un quartier d’enfance, ou Morrissey deploie tout son art de la confession poetique. Le disque alterne les fulgurances melodiques et les moments plus intimes avec une maitrise impressionnante.
La plume intacte
Ce qui rassure et rejouit le plus dans « Viva Hate », c’est de constater que la plume de Morrissey n’a rien perdu de sa singularite. Toujours cette ironie melancolique, cette tendresse pour les laisses-pour-compte, ce gout des situations ordinaires transfigurees par la poesie, cette ambivalence permanente entre le desespoir et l’humour. Morrissey reste ce chroniqueur incomparable de la solitude, du desir contrarie et de la grisaille anglaise, capable de faire surgir l’emotion la plus pure des sujets les plus banals.
Le titre meme de l’album, qui claque comme une provocation, annonce la couleur d’un artiste qui ne compte pas s’assagir, qui entend cultiver sa part d’ombre et de controverse. Morrissey n’a jamais cherche a plaire au plus grand nombre ni a lisser ses asperites, et cette intransigeance fait partie integrante de son aura.
Le debut d’une longue route
« Viva Hate » lance une carriere solo qui s’etendra sur des decennies, avec ses sommets et ses traversees du desert, ses triomphes et ses scandales. Mais ce premier disque conserve la fraicheur particuliere des recommencements reussis, le soulagement d’un artiste qui prouve qu’il peut survivre a la fin d’une aventure majeure et continuer a creer en son nom propre. Le succes commercial est au rendez-vous, confirmant que le public n’avait pas abandonne son idole.
Reecoute aujourd’hui, l’oeuvre tient remarquablement bien. Les meilleures chansons demeurent parmi les plus belles jamais ecrites par Morrissey, et l’ensemble degage cette atmosphere si particuliere, melange de spleen et de beaute, qui constitue sa signature. Pour comprendre comment un artiste peut renaitre de la dissolution d’un groupe legendaire, comment il peut transformer une rupture en nouveau depart, « Viva Hate » reste un cas d’ecole exemplaire et, surtout, un tres grand disque de pop anglaise.
Une ombre et des controverses
Comme souvent avec Morrissey, le disque ne va pas sans susciter quelques remous. Certains textes, abordant de facon ambigue des questions sensibles liees a l’identite et a l’immigration, declenchent des polemiques qui poursuivront l’artiste tout au long de sa carriere. Cette propension a la provocation, ce gout du malaise, font partie integrante du personnage, qui n’a jamais cherche le consensus confortable. Par ailleurs, la contribution decisive du guitariste Vini Reilly, dont le jeu impregne tout l’album, sera par la suite quelque peu minimisee dans le recit officiel, ce qui nourrira quelques amertumes. Ces zones d’ombre n’enlevent rien a la qualite intrinseque du disque, mais elles rappellent que Morrissey est un artiste complexe, entoure de controverses, dont l’oeuvre ne se laisse jamais reduire a une simple celebration. C’est aussi cette part trouble, cette ambivalence permanente, qui rend son parcours si fascinant et si discute. On peut deplorer ses outrances, on peut s’agacer de ses provocations repetees, mais on ne saurait nier le talent rare qui eclate a chaque instant de ce premier disque solo, ni la place absolument singuliere qu’il occupe dans le paysage de la pop anglaise depuis bientot quatre decennies.
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