Bummed, HAPPY MONDAYS (1988) : Manchester invente le futur en titubant
Certains disques ressemblent a une nuit blanche qui aurait mal tourne, et c’est exactement ce qui fait leur genie. « Bummed », deuxieme album des Happy Mondays publie en 1988 sur le mythique label Factory de Manchester, est de ceux-la : un disque trouble, groovy, defonce, qui capture comme nul autre l’instant precis ou le rock anglais a bascule dans une nouvelle ere. C’est ici que nait vraiment le son Madchester, cette fusion improbable du rock de guitares, du funk et des rythmes de la culture des clubs naissante. Le futur de la pop britannique se joue dans ces sillons bancals et hypnotiques.
La rencontre avec un genie tourmente
Pour realiser ce disque, les Happy Mondays font appel a Martin Hannett, le producteur de genie qui avait faconne le son glacial et caverneux de Joy Division. Le choix peut sembler etrange tant les univers different, mais l’alchimie opere. Hannett, lui-meme aux prises avec ses propres demons, etire les morceaux, creuse l’espace, donne aux grooves du groupe une profondeur trouble et une moiteur particuliere. Le resultat est une musique qui semble flotter, se deformer, onduler comme vue a travers une vitre embuee. Cette production singuliere est pour beaucoup dans le charme veneneux de l’album.
Au centre du chaos, il y a Shaun Ryder, chanteur, parolier, personnage hors norme. Sa voix tranainante, ses textes faits de fragments, d’argot, d’images surrealistes et de provocations, font de lui un poete des bas-fonds, un chroniqueur halluciné de la vie nocturne mancunienne. A ses cotes, la silhouette dansante de Bez, ce personnage inclassable charge d’agiter ses maracas et de mettre l’ambiance, incarne a lui seul l’esprit festif et anarchique du groupe.
Wrote for Luck, le pivot
Le sommet de l’album s’appelle « Wrote for Luck ». Ce morceau, construit sur un groove irresistible et repetitif, est une machine a faire danser autant qu’un manifeste esthetique. Il condense tout ce qui rend les Happy Mondays uniques : le melange du rock et de la transe des clubs, la nonchalance toxique de Ryder, cette facon de transformer le laisser-aller en art. La chanson deviendra un classique des nuits mancuniennes, notamment au Hacienda, ce club legendaire propriete de Factory ou se forgeait la nouvelle culture musicale de la ville.
Le reste de « Bummed » baigne dans la meme atmosphere de fete trouble et de derive. « Mad Cyril », « Lazyitis » et les autres morceaux deploient ce groove elastique, ces guitares funky, cette sensation de flottement permanent qui caracterise le disque. Rien n’est lisse, tout est legerement de travers, et c’est precisement cette imperfection assumee qui donne a l’ensemble son caractere et sa modernite.
L’etincelle d’une revolution
L’importance historique de « Bummed » est considerable. Ce disque annonce et prepare l’explosion baggy qui va submerger le Royaume-Uni a l’aube des annees quatre-vingt-dix, ce moment ou les frontieres entre le rock et la musique de danse vont s’effondrer pour de bon. Les Happy Mondays, avec leurs cousins des Stone Roses, vont incarner cette revolution culturelle, ce melange de guitares et de rythmes dansants qui va redefinir la pop anglaise et influencer durablement tout ce qui suivra.
Le groupe connaitra ensuite la gloire avec son album suivant avant de sombrer dans une spirale d’exces qui contribuera meme a la chute du label Factory. Cette trajectoire chaotique fait partie de la legende : les Happy Mondays ont brule leur existence comme ils ont fait leur musique, sans filet et sans calcul. Mais c’est sur « Bummed » que tout se joue, dans cette zone trouble entre le rock finissant et la culture nouvelle des clubs.
Factory et l’esprit d’une ville
On ne peut pas detacher « Bummed » du contexte si particulier qui l’a vu naitre. Manchester, a la fin des annees quatre-vingt, est en pleine effervescence. Le club Hacienda, propriete du label Factory, est devenu l’epicentre d’une nouvelle culture nocturne ou la musique de danse importee et l’esprit festif transforment chaque nuit en celebration collective. Les Happy Mondays sont les enfants de ce monde, des gamins de quartiers populaires qui ont apporte dans le rock la decontraction, l’argot et l’hedonisme des clubs. Le label Factory, mene par le flamboyant Tony Wilson, incarnait une vision romantique et desinteressee de la musique, privilegiant l’aventure artistique au profit, quitte a courir a la faillite. Cette philosophie genereuse et un peu suicidaire a permis l’eclosion de groupes que nulle structure plus prudente n’aurait laisses s’exprimer aussi librement. « Bummed » porte en lui tout cet esprit, cette liberte sans calcul qui rend l’album si vivant et si attachant, document sonore d’un moment ou une ville entiere semblait reinventer la fete et la musique.
Reecoute aujourd’hui, l’oeuvre conserve son etrange pouvoir d’attraction. Elle sent la sueur, la nuit, la liberte un peu dangereuse de cette epoque charniere. Martin Hannett mourra trop tot, quelques annees plus tard, mais il aura signe la une de ses dernieres grandes productions, capturant l’esprit d’une ville et d’une generation au moment exact de leur metamorphose. « Bummed » n’est pas un disque confortable, c’est une experience, un document sur un basculement historique, et l’un des albums les plus importants jamais sortis de Manchester.
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