Strangeways : la dernière danse macabre des Smiths
Septembre 1987. Manchester. Imaginez la scène : le plus grand groupe anglais de la décennie sort son disque le plus ambitieux, le plus riche, le plus tordu, et il le sort déjà mort. Cadavre encore chaud. Car oui, « Strangeways, Here We Come », quatrième et dernier album studio des Smiths, débarque dans les bacs le 28 septembre 1987 alors que le groupe s’est séparé quelques mois plus tôt. Vous avez bien lu : un disque posthume signé par des vivants. Du Morrissey tout craché, ce génie de la mélancolie qui transforme une rupture en tragédie grecque et une dépression en single radio. Quatre albums en cinq ans, et puis plus rien. Le rideau tombe pile au moment où ces gens-là touchaient enfin les étoiles.
Le titre, déjà, claque comme une porte de cellule. Strangeways, c’est la prison de Manchester (rebaptisée depuis HM Prison Manchester), cette forteresse victorienne dessinée par Alfred Waterhouse et ouverte en 1868. Morrissey, l’enfant terrible de la grisaille mancunienne, ne pouvait pas trouver meilleure métaphore pour parler d’enfermement, de fatalité, de cette Angleterre thatchérienne qui broie les âmes. « Strangeways, on arrive » : c’est un titre de condamné qui marche vers l’échafaud en sifflotant. Du grand art.
Quand Johnny Marr range sa Rickenbacker et sort l’orchestre
Ce qui frappe à la première écoute, c’est l’évolution sonore. Fini, ou presque, le jingle-jangle scintillant qui faisait la marque de fabrique du jeune Johnny Marr. Ici, le gamin prodige de la six-cordes a grandi. Enregistré au Wool Hall près de Bath au printemps 1987, le disque déploie des arrangements plus riches, plus orchestraux, plus aventureux. Pianos, cordes, claviers, accordéon : Marr ouvre la boîte à outils et compose des architectures sonores qui n’ont plus grand-chose à voir avec le post-punk anémique des débuts. C’est un groupe qui voulait conquérir l’Amérique et qui s’en donnait enfin les moyens. La production, signée Morrissey, Marr et le fidèle Stephen Street, enveloppe le tout dans un écrin somptueux. AllMusic a même parlé d’un « lush, over-perfumed funeral », un enterrement luxueux et trop parfumé. La formule est cruelle, mais elle dit tout : ce disque sent à la fois la fleur et le cercueil.
Et l’ouverture, « A Rush and a Push and the Land Is Ours », donne le ton : pas une guitare à l’horizon, rien qu’un piano fantomatique. Un coup de bluff magnifique de la part du plus grand guitariste de sa génération. Voilà des types qui, au sommet de leur popularité, choisissaient encore de surprendre plutôt que de rassurer.
Trois coups de génie et un dernier rêve
Parlons des morceaux, parce que c’est là que ça devient indécent de talent. « Girlfriend in a Coma », premier single sorti en août 1987 : deux minutes pile d’une pop ensoleillée et morbide à la fois, où Morrissey chante une petite amie dans le coma avec une légèreté qui glace le sang. Le clip, réalisé par Tim Broad, ne montre que Morrissey, forcément, puisque le groupe avait déjà explosé en vol au moment du tournage. Provocation, humour noir, mélodie imparable : la quintessence des Smiths en cent vingt secondes.
Et puis il y a « Stop Me If You Think You’ve Heard This One Before », bijou jangle-pop comme on n’en fait plus, dont le clip mythique montre une armée de sosies de Morrissey pédalant à travers Manchester et Salford, passant devant le légendaire Salford Lads’ Club. Une image qui restera : des dizaines de Mozzer à bicyclette, gladioli au vent, dans la ville qui les a vus naître. Symbole parfait du culte qui allait suivre.
Mais le sommet, le vrai, le morceau qui vous cloue au mur, c’est « Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me », sorti en single en décembre. Une intro interminable de bruits de foule et de tempête, puis ce déferlement de cordes et ce cri du coeur d’un homme qui rêve simplement qu’on l’aime. Six minutes de désespoir orchestral absolu. Si vous cherchez à comprendre pourquoi des millions de gamins solitaires ont fait de Morrissey leur saint patron, écoutez ça une fois dans le noir. Vous comprendrez.
Le testament préféré de ses propres bourreaux
Voici le détail qui tue, celui qui fait de « Strangeways » une anomalie réjouissante dans l’histoire du rock : Morrissey ET Johnny Marr, ces deux frères ennemis qui ne se parlaient plus, ces deux egos qui ont fait imploser le groupe, sont tombés d’accord sur une chose. Tous les deux ont déclaré que c’était leur album préféré des Smiths. Le batteur Mike Joyce l’a désigné lui aussi comme le meilleur du groupe. Vous imaginez ? Le disque de la séparation, le disque de la fin du monde, est celui que ses créateurs chérissent le plus. Comme si les Smiths avaient mis toute leur âme dans le geste de mourir.
Et c’est peut-être ça, le secret de ce disque. La fin d’un des groupes les plus importants des années 80 ne ressemble pas à un naufrage : c’est une apothéose. Là où d’autres se traînent jusqu’à l’album de trop, les Smiths se sont sabordés en pleine ascension, en laissant derrière eux leur oeuvre la plus aboutie. Ils n’ont pas vieilli, ils n’ont pas décliné, ils n’ont jamais sorti le disque pourri de la réconciliation alimentaire. Ils ont claqué la porte au sommet, dignes et fauchés, comme dans une chanson de Morrissey justement.
Quarante ans plus tard, « Strangeways, Here We Come » tient debout, fier et inentamé. Ce n’est pas le disque le plus immédiatement aimable des Smiths (les puristes vous renverront vers « The Queen Is Dead »), mais c’est le plus mûr, le plus dense, le plus émouvant aussi. Un adieu déguisé en commencement, une porte de prison qui se referme sur quatre Mancuniens devenus immortels. Strangeways, ils sont arrivés. Et ils ne sont jamais repartis.
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