The Butterfly Ball and the Grasshopper’s Feast
par Roger GLOVER
Quand Roger Glover se retrouve libre de tout contrat avec Deep Purple en 1973, la première chose qu’il fait n’est pas de chercher un nouveau groupe ni de reprendre la route en tournée. Il se plonge dans un projet qui n’a rien d’évident pour un bassiste de hard rock : adapter en musique un livre illustré pour adultes et enfants basé sur un poème de William Roscoe publié en 1802. Ce projet, c’est « The Butterfly Ball and the Grasshopper’s Feast », et il reste l’une des oeuvres les plus singulières du rock britannique des années soixante-dix.
Le livre original est illustré par Alan Aldridge, dont les images psychédéliques et fantaisistes avaient fait sensation lors de la publication en 1973. Glover avait rencontré Aldridge et s’était laissé convaincre par la richesse visuelle de l’oeuvre. L’idée : chaque insecte et chaque animal de la forêt reçoit sa propre chanson, sa propre personnalité musicale. Ce cadre narratif permet à Glover d’explorer des styles et des atmosphères très différents dans un même album sans que le résultat semble disparate.
Ce qui rend le projet particulièrement remarquable, c’est le casting que Glover a réuni. Ronnie James Dio chante sur plusieurs pistes. C’est un Dio d’avant Rainbow, d’avant Black Sabbath, d’avant la légende : un chanteur d’Elf dont la voix puissante et dramatique était encore une promesse plutôt qu’une certitude acquise. Sa façon de chanter « Sitting in a Dream » montre déjà tout ce qu’il sera : une conviction absolue, un registre impressionnant, une capacité à donner du poids dramatique à n’importe quel texte.
David Coverdale, qui a rejoint Deep Purple dans la formation Mk III, chante également sur l’album. Entendre Coverdale et Dio partager l’espace d’un même disque est l’une de ces coïncidences historiques que seuls les projets collectifs et généreux permettent. Les deux chanteurs sont à des stades différents de leur carrière mais leur qualité est déjà comparable, et les chansons qu’ils interprètent s’en trouvent portées à un niveau qu’un chanteur moins fort n’aurait pas atteint.
Glenn Hughes, l’autre moitié vocale du Deep Purple Mk III, contribue lui aussi. Et Eddie Hardin, Tony Ashton, Mickey Lee Soule complètent une distribution qui ressemble moins à une session studio qu’à un festival d’amis musicaux partageant un projet commun. Cette générosité, cette façon de transformer un album personnel en oeuvre collective, est caractéristique de Glover : il a toujours été un musicien de groupe plutôt qu’un soliste cherchant à briller seul.
« Love Is All » est le single évident de l’album, la chanson qui l’a fait connaître au-delà des cercles habituels des fans de Deep Purple. C’est une ballade orchestrale produite avec l’aide de Louis Clark aux arrangements de cordes, quelque chose qui se situe entre le rock et le théâtre musical, entre la chanson populaire et l’ambition artistique. Elle a touché un public beaucoup plus large que celui que Glover aurait atteint avec un album de hard rock ordinaire.
Le concert au Royal Albert Hall de Londres en 1974 qui accompagne la sortie de l’album est une mise en scène élaborée, avec des musiciens en costumes d’insectes et d’animaux, des décors, une narration théâtrale. C’est du rock qui revendique ses liens avec le théâtre et l’opéra, qui assume sa dimension spectaculaire sans en avoir honte. Dans le rock britannique des années soixante-dix, cette frontière entre le concert et la performance théâtrale était régulièrement franchie, et « The Butterfly Ball » en est l’un des exemples les plus aboutis.
Il faut mentionner ce que cet album dit sur la vision de Glover. Il aurait pu profiter de sa réputation dans Deep Purple pour lancer une carrière solo classique de rockstar. Il a choisi de raconter une histoire, de travailler avec des amis, de créer quelque chose qui dépasse le simple ego du musicien solo. Cette décision dit beaucoup sur lui, et elle explique pourquoi, des décennies après, cet album continue d’être redécouvert avec plaisir.
« The Butterfly Ball and the Grasshopper’s Feast » appartient à ce moment particulier du rock britannique des années soixante-dix où l’imagination et l’ambition artistique coexistaient avec une liberté créatrice que les contraintes commerciales n’avaient pas encore complètement bridée. Glover a saisi cette liberté à deux mains et produit quelque chose qui n’appartient à aucune catégorie préexistante. C’est la meilleure définition possible d’un album original.
La réception de « The Butterfly Ball » dans les années qui ont suivi sa sortie illustre une vérité sur la musique populaire : les oeuvres qui prennent des risques formels et qui refusent les catégories préétablies mettent du temps à trouver leur public définitif, mais quand elles le trouvent, elles le gardent. Cet album continue d’être redécouvert par des amateurs de rock progressif, de glam rock et de théâtre musical qui reconnaissent dans ses chansons une ambition et une générosité qui transcendent les modes. La qualité des interprètes réunis par Glover garantit que la musique tient ses promesses à chaque écoute, et c’est cette solidité musicale fondamentale qui explique sa longévité.
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