Thank Christ for the Bomb
par The GROUNDHOGS
Le titre de l’album est une provocation délibérée. Thank Christ for the Bomb – remercie Dieu pour la bombe – c’est une ironie sarcastique sur la logique de la dissuasion nucléaire : si la bombe atomique n’avait pas été inventée, l’humanité aurait peut-etre continué a se massacrer dans des guerres conventionnelles jusqu’à l’extinction complète. C’est cynique, c’est noir, c’est la lecture d’un homme qui regarde la politique internationale des années soixante-dix et qui n’y voit pas de raison de se rassurer.
Tony McPhee, le fondateur, guitariste et compositeur des Groundhogs, était un blues man de la vieille école britannique – formé dans les clubs de jazz et de blues de Londres du début des années soixante, influencé par John Lee Hooker et Bo Diddley – qui avait progressivement développé un son plus lourd et plus expérimental. Les Groundhogs des années soixante-dix n’étaient plus tout a fait un groupe de blues : ils avaient absorbé le heavy rock, le psychédélisme, les ambitions progressives de leurs contemporains, et en avaient fait quelque chose de particulier qui n’appartenait qu’a eux.
Thank Christ for the Bomb est leur troisième album, et c’est celui ou leur singularité éclate le plus clairement. L’album est conçu comme un tout conceptuel autour du thème de la guerre et de la dissuasion nucléaire – une approche conceptuelle qu’on associe plus facilement a Genesis ou a ELP qu’a un groupe de blues rock. Mais McPhee l’aborde avec la brutalité directe du blues plutôt qu’avec l’élaboration orchestrale du prog, et c’est cette combinaison qui donne a l’album son originalité.
La guitare de McPhee est l’élément central de tout. Il joue avec un slide, avec un wah-wah, avec des effets de feedback qui créent des textures sonores d’une rudesse et d’une expressivité rares. Sa façon d’aborder l’instrument combine la technique du blues rural avec l’expérimentation d’un rock psychédélique de studio, et le résultat est un son qui est immédiatement identifiable comme du Groundhogs.
Les sections rythmiques des Groundhogs – Peter Cruickshank a la basse, Ken Pustelnik a la batterie – forment un duo implacable qui donne a la musique son ancrage physique et sa puissance. Ce trio – guitare/basse/batterie dans la formation la plus directe – est une machine a groove qui peut fonctionner aussi bien dans un contexte de blues traditionnel que dans des explorations plus expérimentales.
La structure conceptuelle de l’album est plus suggérée que vraiment narrative : il ne s’agit pas d’une histoire suivie mais d’une série de tableaux sur le thème de la guerre, chacun abordant un aspect différent – la propagande, la peur, la destruction, la paix illusoire. Cette cohérence thématique sans narration rigide laisse a chaque chanson son autonomie tout en les rattachant a un projet plus grand.
Thank Christ for the Bomb a été reçu avec enthousiasme par la presse musicale britannique, qui avait développé pour les Groundhogs une affection sincère basée sur leur cohérence artistique et leur refus des compromis commerciaux faciles. L’album a atteint la neuvième place des charts britanniques, ce qui représentait un succès considérable pour un disque aussi peu accessible.
Pour les amateurs de blues rock britannique dans ses expressions les plus abrasives et les plus personnelles, les Groundhogs restent une découverte essentielle. Tony McPhee n’a jamais eu la célébrité internationale de ses contemporains comme Clapton ou Beck, mais dans son registre particulier – le blues heavy avec des ambitions conceptuelles – il n’avait pas de supérieur. Thank Christ for the Bomb est la pièce maitresse de son oeuvre.
Tony McPhee avait commencé avec les Groundhogs dans les années soixante comme groupe de pure blues – des reprises de John Lee Hooker, des sessions de blues authentique pour les clubs londoniens qui voulaient du son américain joué par des Anglais. Ce passé dans le blues donnait a McPhee une authenticité que beaucoup de ses contemporains du hard rock n’avaient pas : il avait payé ses dues dans le registre dont il s’inspirait, et ça s’entendait dans chaque note.
L’évolution vers un son plus lourd et plus expérimental que représente Thank Christ for the Bomb n’était pas un abandon du blues mais une extension : le blues comme fondation sur laquelle construire quelque chose de plus large et de plus ambitieux. Les riffs de McPhee ont la logique et l’économie du blues, mais les structures rythmiques et les textures sonores appartiennent a un territoire proprement défini par les Groundhogs.
Le groupe a maintenu sa cohérence artistique malgré plusieurs changements de formation au fil des années. McPhee était la constante – le compositeur, le guitariste, la vision – autour duquel les autres musiciens gravitaient. Cette architecture de groupe centré sur un talent singulier est caractéristique de nombreux groupes de blues et de rock des années soixante-dix, et elle explique souvent la cohérence artistique même quand la composition du groupe change.
Pour ceux qui cherchent le heavy blues britannique dans ses expressions les plus personnelles et les moins diluées, les Groundhogs et Thank Christ for the Bomb en particulier sont des découvertes qui récompensent l’effort. C’est une musique qui a vieilli mieux que beaucoup de ses contemporains parce qu’elle était ancrée dans quelque chose d’intemporel : la tension entre la douleur du blues et la puissance du rock.
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