L’ex-batteur chanteur de Soft Machine est certainement l’un des personnages les plus attachants de la scène rock. En quittant Soft Machine il avait fondé le groupe Matching Mole. Il se lance ensuite dans une carrière solo tandis qu’un accident le paralyse des deux jambes. Rock Bottom est l’une des plus belles oeuvres musicales des années 70.
La chute et la reconstruction
Le 1er juin 1973, Robert Wyatt tombe du quatrième étage d’un appartement à Maida Vale, à Londres, pendant une fête. Il a trente et un ans. Il survivra mais ne marchera plus jamais. Les deux jambes paralysées, confiné à un fauteuil roulant, il a tout le temps du monde, désormais, pour faire ce qu’il n’avait peut-être jamais eu : vraiment s’asseoir avec lui-même et écouter la musique qu’il porte en lui. « Rock Bottom » naît dans cet espace, entre deux hospitalisations et deux séances de rééducation, enregistré principalement à Abbey Road avec des amis qui viennent lui apporter leurs talents comme on apporte des fleurs à un malade : avec délicatesse et avec amour.
Nick Mason, le batteur de Pink Floyd, joue sur le disque. Mike Oldfield, qui vient de sortir « Tubular Bells » et est au sommet de sa célébrité, joue de la guitare sur « Sea Song ». Ivor Cutler, le poète-musicien écossais, apporte sa voix improbable sur « Little Red Robin Hood Hit the Road ». Brian Eno produit et contribue. Alfreda Benge, la compagne de Wyatt, chante. C’est un disque entouré, protégé par l’affection de tous ceux qui ont travaillé dessus.
La musique de l’intérieur
« Sea Song » ouvre l’album avec une douceur qui étonne : une mélodie simple, presque enfantine, chantée par Wyatt avec cette voix de haute-contre qui est sa marque unique. La chanson parle d’une relation amoureuse vue comme une mer, avec ses marées, ses profondeurs, ses zones inexplorées. Il n’y a aucune trace d’amertume dans ce texte d’un homme qui vient de perdre l’usage de ses jambes. Il y a de la gratitude, même : « You look different every time / You come from the foam-crested brine. »
« A Last Straw » explore des territoires plus expérimentaux, avec des structures harmoniques qui rappellent Wyatt’s Soft Machine mais libérées des contraintes jazz-rock du groupe. « Alifib » et « Alife » forment un diptyque de sept minutes qui est peut-être le coeur de l’album : des mélodies qui s’enroulent sur elles-mêmes, des voix superposées, une texture qui évoque à la fois la musique concrète française et les ballades populaires anglaises.

Un monument discret
« Rock Bottom » se vend modestement à sa sortie. Mais l’album acquiert au fil des décennies une réputation croissante, jusqu’à figurer dans les listes des meilleurs disques de tous les temps des publications musicales les plus sérieuses. Ce qui frappe, plus de cinquante ans après, c’est l’absence totale de sensationnalisme. Wyatt ne vous dit jamais « j’ai failli mourir », « je souffre », « regardez mon courage ». Il fait de la musique. Une musique qui porte la trace de ce qu’il a traversé sans jamais s’en servir comme argument.
Robert Wyatt continuera d’enregistrer depuis son fauteuil roulant, couvert, de décennie en décennie, de prix et de récompenses qui ne récompensent pas tant sa résilience que son talent : un compositeur, un chanteur, un penseur musical dont l’oeuvre entière est une invitation à regarder le monde avec plus de douceur et plus d’attention.
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