Robert Wyatt est assis dans un fauteuil roulant depuis 1973, quand une chute d’une fenetre au quatrieme etage l’a rendu paraplégique. Il a continue a faire de la musique depuis lors, peut-etre plus importante, plus profonde, plus libre qu’avant l’accident. « Cuckooland » confirme, s’il en etait besoin, qu’il est l’un des artistes les plus singuliers et les plus precieux de la musique britannique.
Un génie discret
Robert Wyatt a commence sa carriere comme batteur de Soft Machine, le groupe de jazz-rock britannique qui a marque la fin des annees 60. Apres l’accident, il s’est reconverti en compositeur, chanteur et multi-instrumentiste d’un genre totalement personnel, quelque chose entre la musique de chambre contemporaine, le jazz vocal, et une pop melancolique et litteraire. Son album « Rock Bottom » (1974) est regulierement cite parmi les chefs-d’oeuvre absolus de la musique britannique.
Trente ans apres « Rock Bottom », « Cuckooland » confirme que la voix de Wyatt est toujours aussi particuliere : haute, fragile, d’une justesse qui semble toujours au bord de la rupture, et c’est precisement cette fragilite qui l’empeche d’etre simplement belle pour etre bouleversante. Il chante des chansons d’amour, des chansons politiques, des standards jazz, et tout sonne comme s’il l’avait ecrit lui-meme.
Les collaborateurs et l’univers sonore
Wyatt s’entoure pour cet album de musiciens qui partagent sa curiosite et son eclectisme. Brian Eno, vieil ami de la scene Canterbury et de l’avant-garde britannique, contribue a plusieurs titres. Le saxophoniste Evan Parker apporte ses explorations free. Paul Weller, inattendu, joue de la guitare sur un titre. Ces collaborations ne sonnent jamais comme un exercice de name-dropping : chacun trouve sa place dans l’univers sonore de Wyatt avec une naturelle.
« Cuckooland » alterne des chansons de composition originale et des reprises, dont un extraordinaire « Brian the Fox » de Ivor Cutler. La chanson « For the Ghosts Within » (avec Wyatt au piano), « Trickle Down » (contre la politique economique de Reagan et Thatcher), et « Lullaby for Hamza » (pour la paix) constituent des moments d’une beaute austere et profonde.

La persistance de l’art veritable
Robert Wyatt n’a jamais ete populaire au sens commercial du terme. Il n’a jamais cherche a l’etre. Il y a dans sa musique une integrité absolue qui rend toute compromission impossible. « Cuckooland » sort sur Domino Records, label independant qui lui donne la liberte totale dont il a besoin.
Cet album est le genre d’oeuvre que les listes de « meilleurs albums » ne retiennent pas toujours, mais que les musiciens et les amateurs de musique vraiment passionnes gardent pres du coeur. Il y a une patience dans cette musique, une facon de prendre le temps que notre epoque d’information acceleree rend de plus en plus rare et precieuse.
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