Rock and Roll Is Here to Stay!
par SHA NA NA
Rock and Roll Is Here to Stay!, Sha Na Na (1969) : le doo-wop a Woodstock
Il y a une ironie delicieuse dans le fait que Sha Na Na, groupe de revival doo-wop habille en vestes de cuir brillantes et en pantalons de l’epoque des annees 50, a joue a Woodstock juste avant Jimi Hendrix. Le festival de l’amour et de la paix, le temple du rock psychedelique et progressif, le rassemblement definitif de la contre-culture hippie : et parmi les artistes, un groupe d’etudiants de l’Universite Columbia qui font semblant d’etre des voyous de Brooklyn des annees 50 et chantent du doo-wop en se pommadant les cheveux. L’anachronisme est complet, le contraste avec le reste du programme est absolu, et pourtant Sha Na Na se retrouve devant quatre cent mille personnes et joue le show de sa vie. Cette histoire dit quelque chose d’important sur Woodstock et sur 1969 : la nostalgie etait aussi presente a la fete que l’utopie, le desir de retourner en arriere aussi fort que le desir d’aller de l’avant.
Sha Na Na est fonde en 1969 a New York par des etudiants de Columbia University qui partagent une passion pour le doo-wop et le rock’n’roll du debut des annees 50. Le groupe prend son nom d’une phrase du classique « Get a Job » des Silhouettes, publie en 1958. Leur esthetique est deliberement retro : les tenues de scene imitent les groupes vocaux noirs americains du debut du rock’n’roll, les gestuelles sont celles des jeunes des films de l’epoque, les reprises sont des classiques du doo-wop et du rhythm and blues des annees 50. Ce n’est pas de la nostalgie au sens passeiste du terme : c’est une celebration deliberee et joyeuse d’une epoque musicale que la contre-culture psychedelique avait tendance a ignorer ou a mepriser comme trop commerciale et trop naive.

Le doo-wop comme acte de resistance culturelle
Rock and Roll Is Here to Stay! est leur premier album, enregistre quelques mois apres Woodstock et beneficiant de la publicite considerable que leur performance au festival leur a apportee. L’album est une collection de reprises de classiques du rock’n’roll et du doo-wop des annees 50 : « Duke of Earl », « Teen Angel », « Silhouettes », « Little Darlin' », « Yakety Yak », « Get a Job ». Les versions de Sha Na Na ne cherchent pas a moderniser ces chansons, a les rendre plus acceptables pour le gout rock de 1969. Elles les jouent et les chantent avec une fidelite et une conviction qui revelent le respect profond que le groupe a pour ces oeuvres classiques de la musique populaire americaine.
Les voix de Sha Na Na sont l’un des points forts de l’album. Le groupe est une association de chanteurs dont les harmonies doo-wop serrees temoignent d’une technique vocale solide et d’une comprehension intime des conventions de ce style exigeant. Le doo-wop est un art des harmonies, des ecarts et des resolutions, des soudaines montees en tension et des descentes apaisantes qui soulageant. Sha Na Na maitrise cet art avec une facilite qui surprend pour un groupe si jeune, et qui prouve que la tradition du doo-wop n’est pas morte mais simplement passee de mode momentanement, pressee par les modes de la decennie a venir.
La question de la sincerite se pose inevitablement avec Sha Na Na. Est-ce du vrai amour pour le doo-wop ou du cynisme ironique, une pose d’intellectuels de Columbia qui jouent a etre des voyous de Brooklyn ? La reponse est probablement : les deux. Et c’est precisement ce melange, cette capacite a etre simultanement sincere et ironique, parodique et reverentieux, qui fait de Sha Na Na quelque chose d’unique dans le paysage musical de 1969. Ils prefigurent l’approche post-moderne de la culture populaire qui dominera les annees 80 et 90, cette facon de prendre le kitsch au serieux tout en sachant parfaitement qu’il est kitsch.
Sha Na Na aura une longue vie, incluant une populaire emission de television dans les annees 70 qui les fera connaitre a plusieurs generations d’Americains. Leur performance a Woodstock restera leur moment de gloire le plus soudain et le plus improbable, le moment ou le revival doo-wop a regarde le rock psychedelique dans les yeux et a dit : nous aussi nous avons droit a notre place dans l’histoire de la musique populaire americaine.
Le revival rock’n’roll et doo-wop qui eclate au debut des annees 70, dont Sha Na Na est l’un des pionniers, est l’un des phenomenes culturels les plus interessants de la periode post-Woodstock. Apres des annees de progressisme musical et de complexite croissante dans la production et les arrangements, une partie de la culture populaire americaine ressent le besoin de revenir a quelque chose de plus simple, de plus direct, de plus physiquement joyeux. Le doo-wop des annees 50 offre exactement cela : des harmonies claires, des rythmes dansants, des paroles simples sur l’amour et la jeunesse. Sa popularite renouvelee n’est pas un rejet du present mais une recherche d’equilibre, une facon de rappeler que la musique peut aussi etre simple plaisir sans que cela soit une trahison ou un compromis. Sha Na Na a compris cette aspiration avant que personne d’autre ne la nomme. Le film « American Graffiti » de George Lucas en 1973, avec sa bande originale entierement composee de classiques rock’n’roll et doo-wop, touchera exactement le meme besoin et rencontrera le meme succes, confirmant que Sha Na Na etait sur quelque chose de juste et de profond.
« Sha Na Na a Woodstock, c’est le moment ou j’ai compris que la contre-culture etait deja en train de se retourner sur elle-meme. C’etait beau et un peu triste. » (Abbie Hoffman)
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