En octobre 1978, trois musiciens dont l’histoire personnelle ne prédisait rien de particulièrement exceptionnel publient leur premier album sous le nom The Police, et quelque chose commence qu’on n’est pas encore capable de nommer précisément. Sting, né Gordon Sumner à Wallsend dans le Northumberland, était bassiste et chanteur dans un groupe de jazz de Newcastle. Andy Summers avait joué avec Zoot Money et avait une longue carrière de session derrière lui. Stewart Copeland venait de Curved Air, groupe de rock progressif. Ensemble, ces trois musiciens créent quelque chose qui n’est ni punk, ni reggae, ni pop, ni jazz, mais qui emprunte à tous ces idiomes pour construire un son entièrement original.
« Roxanne » est la chanson qui a tout déclenché, bien que son chemin vers le succès n’ait pas été immédiat. Rejetée dans un premier temps par les radios britanniques, elle n’a atteint son public qu’après une reprise aux États-Unis et une réédition. La chanson, inspirée par les prostituées que Sting avait vues dans les rues de Paris lors d’une tournée de second rang, est construite sur un accord de guitare de Summers et une ligne de basse de Sting qui dit directement les influences reggae du groupe. La voix de Sting, tendue et insistante, porte un texte qui mêle la compassion et le désir avec une ambiguïté qui est la marque de son écriture.
Stewart Copeland est l’élément le plus distinctif du son des Police. Son jeu de batterie est l’un des plus reconnaissables du rock de la fin des années soixante-dix : ouvert, syncopé, avec des accents qui tombent là où ils surprennent, influencé par le reggae mais pas du reggae, ancré dans le rock mais pas du rock ordinaire. Sur « Outlandos d’Amour », il définit dès le premier album le langage rythmique du groupe avec une clarté et une conviction qui font que chaque chanson semble avoir exactement le groove qu’il lui faut.
Andy Summers à la guitare crée un son qui est aussi distinctif que la batterie de Copeland. Son jeu utilise l’espace, les accords ouverts, les harmoniques et les effets de façon à créer des textures qui remplissent l’espace sonore sans jamais l’encombrer. La Police est essentiellement un trio, et la façon dont Summers utilise son seul instrument pour créer l’impression d’un orchestre complet est l’un des accomplissements techniques les plus impressionnants de l’album.
« Can’t Stand Losing You » est la deuxième grande chanson de l’album, un morceau sur la fin d’une relation qui traite un sujet universel avec une énergie et une précision qui font qu’on l’entend différemment des dizaines de chansons sur le même thème. La mélodie est parfaite, le riff de Summers est parfait, et le tempo de Copeland est exactement celui qui convient.
« So Lonely » est la pièce la plus directement influencée par le reggae de l’album, avec son rythme saccadé et ses accords de guitare. Mais même ici, le reggae est filtré par trois musiciens blancs britanniques qui ne cherchent pas à imiter la Jamaïque mais à utiliser ce rythme particulier comme un outil parmi d’autres dans leur propre langage musical.
« Born in the 50’s » et « Truth Hits Everybody » montrent d’autres facettes du groupe : des chansons plus directement rock, avec moins d’influence reggae et plus d’urgence punk. Cette variété de tons dit que les Police n’étaient pas un groupe à formule unique mais des musiciens capables de moduler leur son selon les besoins de chaque chanson.
« Outlandos d’Amour » a été enregistré avec un budget minimal et en peu de temps, ce qui lui donne une fraîcheur et une spontanéité qui contrastent avec les productions plus élaborées des albums suivants. Les contraintes de budget ont forcé des choix qui se sont révélés des atouts : le son est direct, les arrangements sont économes, et la musique semble venir d’une source naturelle plutôt que d’un processus de fabrication laborieux.
En quelques années, les Police allaient devenir l’un des groupes les plus commercialement puissants du monde. Mais « Outlandos d’Amour » garde quelque chose que les albums suivants, plus polis et plus confiants dans leur succès, n’ont pas tout à fait reproduit : l’énergie d’un groupe qui cherche encore son son et qui trouve quelque chose d’extraordinaire précisément parce qu’il cherche.
La carrière des Police après « Outlandos d’Amour » a été l’une des plus rapidement ascendantes du rock international de la période. « Reggatta de Blanc » en 1979, « Zenyatta Mondatta » en 1980, « Ghost in the Machine » en 1981, « Synchronicity » en 1983 : chaque album a étendu leur public et approfondi leur son tout en maintenant la cohérence de vision qui était leur marque. La séparation en 1986 était presque inévitable : trois personnalités aussi fortes que Sting, Copeland et Summers ne pouvaient pas coexister indéfiniment dans le même groupe sans que les tensions artistiques deviennent insupportables. Mais les cinq albums qu’ils ont produits ensemble, et « Outlandos d’Amour » en premier, restent l’une des séquences les plus impressionnantes du rock britannique des années soixante-dix et quatre-vingt.
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