1969 Album

Mercator Projected

par EAST OF EDEN

4,0
Sortie 1969

À l’est d’Eden, là où Caïn s’en est allé après avoir tué Abel, il y a le pays de Nod , pays des errances, des expériences, des mutations. East of Eden, groupe britannique fondé à Bristol en 1967, a choisi son nom avec le même sens de la métaphore. Leur musique est un pays de Nod musical , jazz, rock, folk celtique, musique de chambre, tout s’y mélange dans une errance qui est aussi une direction.

Mercator Projected, premier album d’East of Eden sorti en 1969, est l’une des pièces les plus inclassables du rock britannique de cette période. Mercator, c’est le géographe flamand du XVIe siècle qui a inventé la projection cylindrique de la Terre , manière de représenter une surface sphérique sur un plan en acceptant les distorsions. L’album de East of Eden est lui aussi une projection, une cartographie musicale qui accepte les distorsions comme condition de l’honnêteté.

Dave Arbus joue du violon électrique dans un groupe de rock. En 1969, ce n’est pas banal. Cet instrument , qui n’existe pas encore vraiment dans le vocabulaire rock , est ce qui distingue East of Eden de tous ses contemporains. Arbus ne joue pas du violon comme un folkeux de pub, ni comme un musicien de chambre. Il joue du violon comme s’il avait inventé une nouvelle façon de le tenir , électrique, abrasif, mélodique, oriental par moments, celtique par d’autres.

Dave Arbus, Ron Caines au saxophone, Geoff Nicholson à la guitare, Jeff Allen à la batterie et Steve York à la basse : cinq musiciens qui viennent de backgrounds radicalement différents et qui ont trouvé dans East of Eden un terrain commun où tous ces backgrounds peuvent coexister. Caines, venant du jazz, apporte une façon de phraser les mélodies qui doit plus à Coltrane qu’à Clapton. York, bassiste d’une précision métronomique, est le pivot de l’ensemble.

La musique d’influence orientale qui traverse plusieurs titres , les gammes modales, les ornements qui rappellent la musique indienne ou arabe , arrive à un moment où le rock découvre l’Orient, mais East of Eden le fait sans les clichés hippies du sitar psychédélique. Ils intègrent ces influences dans une structure musicale proprement britannique, créant quelque chose qui sonne à la fois exotique et familier.

« Isadora » est le titre le plus immédiatement accessible, une ballade instrumentale d’une beauté mélancolique dont le violon de Arbus porte tout le poids émotionnel. Pas de chanson, pas de mots , juste ce son étrange et beau qui ressemble à une voix humaine sans en être une. C’est du rock instrumental d’une qualité rare, qui prouve qu’on n’a pas besoin de paroles pour raconter quelque chose d’important.

« Bathers » et « Centaur Woman » montrent le groupe dans sa configuration la plus rock , guitare électrique au premier plan, rythme plus appuyé, moins de chambre musicale. Nicholson est un guitariste de talent discret, qui joue de moins en moins au fur et à mesure que Arbus prend de plus en plus de place , c’est le paradoxe créatif du groupe, et il fonctionne.

Sur X : @eastofeden

Le groupe aura un succès inattendu avec « Jig a Jig », single de 1971 qui utilisera leur son folk-jazz pour créer quelque chose de presque dansant. Mais ce succès commercial n’est pas l’essentiel de leur héritage. L’essentiel, c’est Mercator Projected et la question qu’il pose : jusqu’où peut-on aller dans l’hybridation musicale avant de perdre sa cohérence ?

La réponse d’East of Eden est : très loin. Aussi loin que le continent musical qu’ils cartographient sur cet album, avec ses projections et ses distorsions assumées. C’est un voyage sans carte ni boussole, avec pour seule direction la curiosité des musiciens qui le font. Et c’est exactement pour ça qu’on l’aime encore aujourd’hui.

East of Eden n’était pas seul dans cette exploration des confluences. La même année 1969, des groupes comme Colosseum, If, Soft Machine et National Health exploraient des territoires similaires , le croisement entre jazz, rock et musique contemporaine. Mais East of Eden avait quelque chose que les autres n’avaient pas : Dave Arbus et son violon électrique. Cet instrument unique dans leur arsenal les distinguait immédiatement de tout le reste, créait une couleur sonore propriétaire.

Bristol, leur ville d’origine, est aussi la ville qui donnera plus tard Portishead, Massive Attack, Tricky , un cluster créatif particulier qui produit régulièrement des artistes inclassables, des hybrides musicaux qui n’appartiennent à aucune école établie. Il y a peut-être quelque chose dans cette ville portuaire, dans son histoire de commerce interculturel, qui favorise les mélanges et les mutations. East of Eden s’inscrit dans cette tradition longue de la créolisation musicale bristolienne.

Harvest Records, le label qui les publie, mérite aussi une mention. Créé par EMI pour les artistes progressifs britanniques, Harvest accueille aussi Pink Floyd, Soft Machine, Roy Harper. C’est un label qui prend des risques artistiques réels, qui ne cherche pas le hit immédiat mais la cohérence d’une vision musicale. Cette liberté est visible sur Mercator Projected , un album qui n’aurait pas pu exister chez un label plus commercial.

Cinquante ans après, Mercator Projected est devenu un objet de culte pour les amateurs de rock progressif et de jazz-rock. Il s’échange à des prix élevés dans les ventes aux enchères de disques vinyle, signe que le marché des collectionneurs reconnaît ce que le grand public n’a jamais tout à fait découvert. Cette reconnaissance tardive est la forme habituelle que prend la justice pour les artistes qui travaillent trop loin du courant principal pour être vus en temps réel. East of Eden méritait mieux. L’album méritait plus d’oreilles. Il les aura peut-être encore, peu à peu, au fil des réécoutes et des redécouvertes que le temps rend possibles pour qui cherche.

La note des passionnés

4,0 /5

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Mercator Projected