1964 Album

Long John’s Blues/Looking at Long John

par Long John BALDRY

4,0
Sortie 1964

La genèse : Long John et les profondeurs du blues

Il est des noms qui portent en eux leur propre mythologie. Long John Baldry. Deux mètres et deux centimètres de blues vivant. Un homme qui mesurait le monde à l’aune des notes basses et des cigares cubains, qui avait grandi dans la banlieue londonienne en dévorant les disques de Leadbelly et de Big Bill Broonzy avec la fièvre d’un converti. En 1964, à vingt-trois ans, Long John Baldry était déjà une légende dans les clubs blues de Londres. Et pourtant, il était quasi inconnu du grand public. Ce disque, ce double EP qui réunissait Long John’s Blues et Looking at Long John, allait commencer à changer ça.

Né en 1941 à East Acton, Baldry avait découvert le blues adolescent, lors de ces soirées clandestines dans les caves de Soho où Alexis Korner et Cyril Davies réunissaient une poignée de fanatiques autour d’un authentique Chicago blues. Il y avait quelque chose d’irrationnel dans la passion de ces jeunes Britanniques pour une musique née dans les champs de coton du Mississippi, mais peut-être est-ce justement dans cette irrationalité que réside la définition même du rock’n’roll.

Baldry avait chanté avec Alexis Korner’s Blues Incorporated, avec le Long John Baldry and the Hoochie Coochie Men, un groupe dont un certain Rod Stewart allait faire partie comme harmoniciste, et dont le pianiste se nommait Elton John, alors encore Reginald Dwight. Tu lis bien. Long John Baldry a joué avec Rod Stewart et Elton John avant que l’un et l’autre ne deviennent les monstres sacrés qu’on connaît. Cette information seule devrait suffire à te convaincre de l’importance historique du personnage.

Ces deux EPs de 1964 capturent Baldry au moment charnière de sa carrière, alors qu’il commence à trouver sa voix propre, entre tradition blues américaine et sensibilité britannique, entre respectu reverential et appropriation créatrice.

Long John Baldry, chanteur de blues britannique
Long John Baldry

Les morceaux : le blues comme prière et comme combat

Le premier EP, Long John’s Blues, s’ouvre avec Hoochie Coochie Man de Willie Dixon, la même chanson que Muddy Waters avait gravée dans le marbre en 1954, la même chanson qui avait fait trembler les clubs de Chicago et qui, dans la version de Baldry, prend une couleur différente, plus froide, plus européenne, mais non moins magnétique. La voix de Baldry est un instrument à part entière : une basse de contrebasse humaine, capable de descendre dans des fréquences que peu de chanteurs de blues britanniques pouvaient atteindre.

Got My Mojo Working suit avec cette conviction simple des grands bluesmen. Pas de chichi. Pas de fioritures. Juste la chanson, la voix, et le groupe derrière, solide, roots, ancré dans une tradition qu’ils ont apprise par cœur avant d’oser la jouer.

Le second EP, Looking at Long John, explore des territoires légèrement différents. Up Above My Headpopularisé par Sister Rosetta Tharpe, révèle la fibre gospel de Baldry, cette capacité à donner à une chanson une dimension spirituelle sans tomber dans la parodie. Sa voix s’y déploie avec une aisance souveraine, cherchant les harmonies avec une intuition mélodique remarquable.

« Le blues n’est pas une question de couleur de peau. C’est une question de profondeur. Et Long John Baldry descendait plus profond que la plupart. »

Rod Stewart, à propos de son mentor

I Got A Woman dans la version de Baldry est une leçon d’économie vocale, il ne cherche pas à surpasser Ray Charles, il cherche à trouver sa propre vérité dans la chanson, et il y parvient avec une humilité qui force le respect. Les arrangements, conçus pour mettre en valeur la voix plutôt que de la noyer, démontrent une maturité musicale surprenante pour un homme aussi jeune.

Les coulisses : l’école du blues londonien

Pour comprendre ces enregistrements, il faut comprendre l’écosystème particulier du blues britannique en 1964. C’était une scène minuscule, passionnée, presque sectaire. Une poignée de clubs, le Marquee, l’Ealing Club, le Ken Colyer’s Studio 51, où se retrouvaient chaque semaine les mêmes cent cinquante personnes, toutes converties à la même religion du Delta et de Chicago, toutes persuadées d’être les gardiens d’une flamme que l’Amérique elle-même était en train d’oublier.

Long John Baldry était une figure centrale de cette communauté. Sa taille imposante, son charisme naturel, sa connaissance encyclopédique des bluesmen américains en faisaient une sorte d’autorité morale sur la scène. Quand il recommandait un disque, les gens l’achetaient. Quand il parlait de Robert Johnson ou de Howlin’ Wolf, les apprentis guitaristes prenaient des notes.

Ces deux EPs ont été produits dans des conditions modestes, le budget n’était pas extensible, les studios londoniens de l’époque n’étaient pas exactement Abbey Road, mais Baldry et son groupe ont compensé par l’intensité et la conviction. On entend dans ces sillons la passion de quelqu’un qui joue cette musique parce qu’il ne peut pas faire autrement, parce qu’elle est devenue aussi nécessaire que l’air qu’il respire.

Le groupe qui l’accompagne sur ces sessions comprend des musiciens solides, formés dans le même creuset de blues pur. La guitare est sobre et efficace, la section rythmique assure sans esbroufe. Tout est au service de la voix, et la voix est au service des chansons. Une philosophie simple et juste.

L’héritage : le professeur oublié

Long John Baldry est peut-être l’un des artistes les plus sous-estimés de l’histoire du rock britannique. Tout le monde connaît ses élèves, Rod Stewart, Elton John, mais combien connaissent le maître ? Cette injustice relative tient à plusieurs facteurs : Baldry n’a jamais vraiment réussi à capitaliser commercialement sur son talent immense, il a connu une période de gloire inattendue avec le single pop Let the Heartaches Begin en 1967 qui l’a éloigné de ses racines blues, et les aléas d’une carrière semée d’embûches l’ont maintenu loin des projecteurs principaux.

Mais ses enregistrements de 1964 restent des documents précieux sur l’état du blues britannique à son moment le plus authentique. Avant que la commercialisation ne s’en empare, avant que le rock ne dévore tout, il y avait ces clubs, ces hommes, ces voix, et parmi elles, celle de Long John Baldry, caverneuse et sincère.

Rod Stewart a rendu hommage à son mentor à de nombreuses reprises. Elton John lui a dédié des paroles émues lors d’interviews. Ceux qui l’ont vu jouer dans les caves de Soho en 1963-64 parlent de lui avec le même tremblement dans la voix qu’on réserve aux expériences fondatrices.

Ces deux EPs ne vont pas changer ta vision du monde. Mais ils vont te rappeler quelque chose d’essentiel : avant les hits, avant les stades, avant les contrats faramineux, il y avait des gens qui jouaient le blues parce que c’était la seule chose honnête qu’ils savaient faire. Long John Baldry était l’un d’eux. Et ça, ça mérite qu’on s’arrête.

Pose l’aiguille. Écoute. Et rends hommage au géant oublié.

La note des passionnés

4,0 /5

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