Sortie 1970

Jesse Winchester. Montreal, Quebec, 1970. Un jeune homme de Memphis, Tennessee, est arrive au Canada en 1967 pour eviter la conscription militaire. Il s’est installe a Montreal, ville bilingue et cosmopolite, a appris le francais, a joue dans des clubs, a ecrit des chansons. Robbie Robertson de The Band l’a decouvert, produit son premier album, et Jesse Winchester s’est retrouve porte par l’un des meilleurs musiciens de sa generation au moment le plus favorable de sa carriere naissante. Ce premier album est une perfection douce, un recueil de chansons country-folk-soul d’une beaute et d’une intimite rares.

Jesse Winchester est ne James Ridout Winchester a Shreveport en Louisiane en 1944, mais il a grandi a Memphis. Cette origine sudiste est profondement inscrite dans sa musique. Les sons du delta mississippien, les harmonies des eglises baptistes, le picking de guitare des collines d’Appalachie, les rythmes syncopees du rhythm and blues de Memphis : Winchester porte tout cela en lui avec la naturelle legitimite de quelqu’un qui a grandi dans ce paysage sonore.

Robbie Robertson l’a rencontre dans un club de Montreal ou Winchester jouait pour quelques dizaines de spectateurs. Robertson a ete immediatement frappe par la qualite de l’ecriture, par ce sens melodique instinctif, par la faon dont les chansons semblaient avoir toujours existe plutot que d’avoir ete composees. Il a decide de produire l’album avec les membres de The Band en tant que musiciens d’accompagnement. Levon Helm, Garth Hudson, Richard Manuel, Rick Danko : la section rythmique la plus profonde et la plus rootsy du rock americain au service d’un songwriter inconnu du grand public.

« Yankee Lady » est l’une des plus belles chansons country-folk de l’annee. Une declaration d’amour a une femme nordique ecrite par un exil sudiste, avec une melodie qui coule comme une riviere et des paroles qui trouvent la beaute dans les details ordinaires. Winchester chante avec une voix douce et chaude qui a quelque chose de Jimmy Webb et de Randy Newman, ce sens de la vulnerabilite assumee qui rend les chansons d’amour croyables.

« Biloxi » est peut-etre le sommet emotionnel de l’album. Une evocation de la ville cotiere du Mississippi, de la chaleur humide des etes du Golfe, de la nostalgie d’un pays qu’on ne peut pas revoir. Winchester chante ses racines depuis l’exil avec une tendresse qui ne ressemble pas a de la sentimentalite mais a de la verite. Biloxi est reelle. La maison est reelle. L’impossibilite du retour est reelle.

« Brand New Tennessee Waltz » est une valse lente qui joue avec les conventions du genre pour mieux les transcender. La structure harmonique est plus complexe qu’une valse ordinaire, les paroles plus obliques, la conclusion plus ambigue. C’est de la chanson folk raffinee par un esprit attentif a la tradition autant qu’a sa propre singularite.

Robertson produit l’album avec une elegance qui lui ressemble. Pas de surproduction. Les instruments sont clairs et distingues dans le mix. La guitare acoustique de Winchester est entendue dans tous ses details, le picking precis, les harmoniques naturelles de l’instrument. Les arrangements de claviers et de cuivres, la ou ils sont presents, renforcent l’emotion du morceau sans jamais le noyer.

Winchester ne pourra pas jouer aux Etats-Unis avant 1977, quand le president Carter accorde l’amnistie aux deserteurs et objecteurs de conscience de la guerre du Vietnam. Pendant sept ans, son public americain doit ecouter ses disques sans pouvoir le voir en concert. Cette distance physique entre l’artiste et une partie de son public a donne a son oeuvre une dimension particuliere, celle d’une voix qu’on entend mais qu’on ne peut pas voir, d’une presense musicale qui transcende la geographie.

Les musiciens americains qui ont entendu cet album a sa sortie l’ont aime instantanement. Joan Baez a enregistre « Yankee Lady ». Jimmy Buffett a couvert ses chansons. Elvis Costello, des annees plus tard, a cite Winchester comme l’un de ses songwriters de reference. La qualite de l’ecriture est evidente a la premiere ecoute et durable a la centieme. Ce premier album reste un tresor confidentiel de la musique americaine de 1970, pour ceux qui savent ou chercher.

Sur X : @jessewinchester

La note des passionnés

4,0 /5

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Jesse Winchester