I Love You, People! (1968) : le disque maudit du père du rock chrétien
Il est des albums dont l’histoire est plus intéressante que la musique elle-même, et des albums dont la musique est plus intéressante que ce que leur destin commercial laissait présager. I Love You de People! appartient aux deux catégories à la fois, et c’est ce qui en fait un objet aussi fascinant qu’attachant dans la cartographie de l’année 1968. Ce groupe de San Jose, Californie, formé en 1966 autour du chanteur Larry Norman et du guitariste Geoff Levin, arrive sur le marché avec un album de psychédélisme californien teinté d’une étrange spiritualité, produit pour Capitol Records, et il va laisser une trace indélébile dans l’histoire du rock américain, pas tant pour ce qu’il est que pour ce qu’il annonce.

Larry Norman, le Zombie’s de San Jose et la naissance du rock chrétien
L’album tire son titre d’une reprise de la chanson des Zombies, I Love You, qui devint en juin 1968 le seul véritable hit de People!, atteignant la 14e place du Billboard Hot 100. C’est à la fois leur triomphe et leur malédiction. Car ce succès commercial masque une réalité plus complexe, plus intéressante, plus explosive. Larry Norman, le visage de People!, est un jeune homme d’une vingtaine d’années dont la foi chrétienne est au coeur de toute sa vision artistique. Il avait voulu intituler l’album We Need a Whole Lot More of Jesus and a Lot Less Rock and Roll. Capitol Records avait refusé net, préférant le sobre et commercial I Love You.
Cette décision fut fatale. Norman quitta le groupe immédiatement après la sortie de l’album, persuadé qu’il ne pourrait jamais exprimer ce qu’il avait à dire dans le cadre d’une pop commerciale. Il entama alors une carrière solo qui allait faire de lui le père fondateur du rock chrétien contemporain, avec son album Upon This Rock en 1969, souvent considéré comme le premier véritable album de Christian rock de l’histoire. Mais revenons à I Love You, car l’album en lui-même mérite qu’on s’y attarde.
La face A offre un délicieux mélange de psych-pop californien, avec des arrangements d’orgue généreux, des harmonies vocales sophistiquées, une production claire et lumineuse qui capte parfaitement le son de la Côte Ouest en cette année 1968. Mais c’est la face B qui révèle l’ambition véritable du groupe : une suite instrumentale et vocale de quinze minutes racontant une histoire médiévale allégorique, une sorte de petit opéra psychédélique qui n’est pas sans rappeler les expériences conceptuelles que les Pretty Things et le Who étaient en train de mener de leur côté, en Angleterre. Cette ambition narrative, ces éléments légèrement chrétiens présents dans les paroles, tout cela allait disparaître quand Norman prit la porte.
« Larry Norman était le seul artiste de pop que je connaissais qui pouvait parler de Dieu sans que ça sonne faux. C’était réel, viscéral, rock and roll. » (Randy Stonehill, musicien chrétien, années 1970)
Les membres de People! qui restèrent après le départ de Norman continuèrent sans lui, abandonnant les éléments spirituels qui caractérisaient les premières compositions du groupe. L’album I Love You reste donc une curiosité précieuse, un instantané d’un moment de transition, une oeuvre suspendue entre la pop commerciale et quelque chose de beaucoup plus profond et expérimental. Le fait que Norman ait contribué à lancer la carrière d’Albert Ribisi, dont le fils Giovanni deviendrait acteur de cinéma célèbre, rajoute une note de romanesque à cette histoire déjà bien fournie en rebondissements.
Aujourd’hui, I Love You de People! est surtout intéressant comme document historique, comme la pièce manquante d’un puzzle qui relie le psychédélisme californien au rock chrétien naissant. One-hit wonders selon les critiques, People! étaient en réalité beaucoup plus que ça : ils étaient le creuset dans lequel s’est forgé l’une des tendances les plus durables et les plus controversées de la musique populaire américaine. Larry Norman a semé la graine ici, dans ce disque étrange et touchant, avant d’aller la faire fleurir ailleurs, dans ses propres termes.
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