Gypsy est l’un de ces groupes que les collectionneurs de disques rares connaissent et que le grand public a pratiquement oublié, et le paradoxe est que leur musique ne méritait pas l’oubli. Ce groupe de Minneapolis, Minnesota, avait développé dans l’underground américain du tournant des années soixante-dix un son progressif et psychédélique qui était plus proche de ce que leurs contemporains britanniques exploraient que de ce que la plupart des groupes américains de l’époque faisaient.
Le premier album éponyme, sorti en 1970 sur Metromedia Records, révèle une formation d’une ambition musicale considérable pour leur situation géographique et leur moment. Minneapolis n’était pas San Francisco ou New York : c’était une ville du Midwest qui n’était pas au centre des circuits de distribution et de promotion musicale. Gypsy opérait depuis cette périphérie avec les contraintes que cela impliquait – moins d’accès aux studios de pointe, moins de connexions avec les labels importants, moins de visibilité médiatique.
Malgré ces limitations, l’album auto-produit montre des musiciens qui savent exactement ce qu’ils veulent faire. Les compositions sont complexes sans être académiques, les arrangements utilisent les ressources limitées du groupe avec intelligence, et les harmonies vocales révèlent une attention aux détails qui était le signe d’un groupe sérieux. Le rock progressif américain de cette période cherchait souvent a imiter les modèles britanniques (Yes, Genesis, ELP) et y réussissait rarement. Gypsy avait une identité plus personnelle.
L’influence du rock psychédélique de la fin des années soixante est clairement présente dans cet album : les textures de guitare prolongées, les explorations de modes et de scales non-occidentaux, les structures de chanson qui refusent le couplet-refrain conventionnel. Mais Gypsy intègre ces influences dans quelque chose qui leur appartient, pas une simple imitation.
Gypsy a sorti deux albums – ce premier éponyme et Unlock the Gates en 1970 – avant de se dissoudre dans l’indifférence du marché. Leurs disques sont aujourd’hui des objets de collection pour les amateurs de prog rock américain des années soixante-dix, des documents qui témoignent de la richesse de la scène musicale underground américaine au-dela des grandes métropoles. C’est ce genre de groupe qui rappelle que le talent musical ne respecte pas les cartes géographiques de l’industrie musicale.
Pour les archéologues du rock progressif américain, Gypsy est une découverte qui confirme ce qu’on soupçonnait : que la créativité musicale des années soixante-dix n’était pas concentrée uniquement sur les côtes Est et Ouest des États-Unis, mais qu’elle existait partout ou des musiciens avaient le désir et les moyens de s’exprimer. Minneapolis avait ses Gypsy, et Gypsy avait quelque chose a dire.
Il y a quelque chose de particulièrement intéressant dans la façon dont des groupes comme Gypsy émergeaient de villes qui n’étaient pas des centres culturels reconnus. Minneapolis-Saint Paul n’allait devenir une ville musicalement importante – dans la conscience nationale américaine – qu’avec Prince dans les années quatre-vingt. Mais longtemps avant Prince, la ville avait ses scènes musicales, ses clubs, ses musiciens qui jouaient pour une audience locale sans ambition nationale immédiate.
Gypsy dans ce contexte était l’expression d’une communauté musicale locale qui s’alimentait elle-meme, qui créait pour son propre plaisir et pour celui de son public immédiat. Metromedia Records, leur label, était une structure plus nationale mais moins prestigieuse que les grands labels côtiers, et l’album n’a pas reçu la promotion qui aurait pu le porter vers un public plus large.
La musique de Gypsy était psychédélique dans son esthétique sonore – les explorations de timbre, les structures non linéaires – mais progressive dans son ambition harmonique et structurale. Ce mélange particulier les situait dans un espace entre deux genres qui était, en 1970, encore peu peuplé. Les groupes de prog rock britanniques (Yes, Genesis) n’avaient pas encore produit les albums qui allaient définir le genre, et la psychédélie américaine de la fin des années soixante n’avait pas encore trouvé sa forme progressive.
Le fait que Gypsy n’ait produit que deux albums avant de se dissoudre est une petite tragédie de l’histoire musicale américaine. Unlock the Gates, leur second album, montre un groupe qui avait progressé et qui avait encore des choses a dire. Mais sans la distribution et la visibilité nécessaires, le projet n’a pas trouvé le public qui lui aurait permis de continuer. C’est une histoire qui s’est répétée des milliers de fois dans l’histoire du rock américain indépendant.
Pour les collectionneurs de rock progressif américain des années soixante-dix, les disques de Gypsy sont des trouvailles précieuses. Ils représentent quelque chose qui disparaissait même au moment où cela existait : une créativité locale, authentique, sans calcul commercial, exprimée dans l’unique langage que ces musiciens connaissaient. C’est la musique dans son état le plus pur.
Le destin musical de Minneapolis allait prendre un tournant spectaculaire avec la montée de Prince Rogers Nelson dans la seconde moitié des années soixante-dix. Prince allait transformer la ville en centre mondial d’une musique funk-pop-rock d’une créativité explosive. Mais cette histoire future ne doit pas faire oublier les musiciens qui étaient déja la, qui construisaient des bases musicales dans cette ville avant que les projecteurs nationaux ne s’y posent. Gypsy était l’un d’eux.
Ce qu’on retient finalement de l’album Gypsy, c’est l’honnêteté totale de la démarche. Ce groupe n’essayait pas d’être quelque chose qu’il n’était pas. Il jouait la musique qu’il aimait avec les moyens qu’il avait, dans une ville qui n’était pas encore sur la carte musicale nationale, pour un public qui appréciait ce talent local. C’est une façon noble de faire de la musique, et le premier album de Gypsy en est le testament.
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