Gris-Gris, Dr. John (1968) : la nuit du bayou s’invite en Californie
Il existe des albums qui vous téléportent. Vous posez le diamant sur le sillon, la musique commence, et vous n’êtes plus chez vous : vous êtes quelque part d’autre, quelque part de légèrement menaçant et d’infiniment séduisant, quelque part entre le marécage et la fête, entre la prière vaudou et le funk du samedi soir. Gris-Gris, le premier album de Dr. John, publié en janvier 1968 sur Atco Records, est cet album. Mac Rebennack, le pianiste et guitariste de La Nouvelle-Orléans qui s’est inventé le personnage du Dr. John Creaux le Night Tripper, inspiré d’un vrai médecin vaudou du dix-neuvième siècle, a réalisé quelque chose d’unique : la première fusion entre le rhythm and blues de la Crescent City, la psychédélie californienne de 1967 et la tradition occulte afro-américaine de la Nouvelle-Orléans. Le résultat est un objet sonore sans équivalent, une hallucination musicale qui reste aussi fraîche et mystérieuse aujourd’hui qu’au premier jour.
Le Night Tripper et ses cérémonies électriques
La genèse de l’album est romanesque à souhait. Rebennack, dont les problèmes avec la drogue et la justice l’ont contraint à quitter La Nouvelle-Orléans pour Los Angeles, enregistre Gris-Gris en 1967 aux Gold Star Studios de Los Angeles, avec un groupe de musiciens originaires de la Crescent City qu’il a réunis sur la côte ouest. Le producteur Harold Battiste, lui aussi exilé de Nouvelle-Orléans, co-pilote les sessions avec une sagesse tranquille. L’intention de départ est de créer quelque chose qui n’existe pas encore : une musique qui serait à la psychédélie ce que le vaudou est au christianisme, un syncrétisme sauvage et profond, une superposition de strates culturelles qui remontent jusqu’aux origines africaines de la musique américaine.
« Gris-Gris Gumbo Ya Ya » ouvre l’album dans une atmosphère de cérémonie nocturne, percussions primitives et chants extatiques, Rebennack déguisé en prêtre vaudou qui préside aux rituels de la nuit. « Danse Kalinda Ba Doom » fait osciller le groove dans un espace entre conscience et transe. Et puis il y a « I Walk on Guilded Splinters », le sommet absolu, le monument : neuf minutes d’hypnose progressive, un riff de basse qui tourne et retourne comme une incantation, une voix qui descend dans les couches les plus profondes du rêve éveillé. Dr. John déclare lui-même que le morceau est basé sur un chant traditionnel d’une église vaudou de Nouvelle-Orléans. Qu’on le croie ou non, la musique, elle, ne ment pas : « I Walk on Guilded Splinters » est l’une des performances hypnotiques les plus puissantes jamais enregistrées dans l’histoire du rock.
« Gris-Gris crée une atmosphère où, peu importe où vous vous trouvez, il devient nuit sur un bayou solitaire et vous êtes le touriste malvenu, douloureusement déplacé. » (Rolling Stone, à propos de l’album)
L’album passe quasiment inaperçu lors de sa sortie en 1968 : trop étrange pour la radio, trop marginal pour les charts, trop bizarre pour les programmateurs. Ce n’est que des années plus tard, avec les rééditions et la montée en puissance de la critique rock savante, que Gris-Gris prend la place qui lui revient. Rolling Stone le classe à la 356ème place de ses 500 plus grands albums de tous les temps dans l’édition 2020 du classement. Il entre dans le canon de la musique populaire américaine non pas comme un succès commercial mais comme un chef-d’oeuvre souterrain, un disque qui a contaminé discrètement toute la musique qui lui a succédé : du funk de James Brown à la world music, du psychédélisme de Sly Stone aux expérimentations de Tom Waits.
Dr. John, le Night Tripper, a continué pendant des décennies à naviguer entre le jazz, le funk, le blues et la pop, remportant six Grammy Awards et devenant l’ambassadeur incontournable de la musique de Nouvelle-Orléans. Mais c’est ce premier disque, enregistré dans l’exil californien avec nostalgie du bayou et fastes du vaudou, qui reste son oeuvre la plus singulière. Gris-Gris est la preuve qu’une musique peut être à la fois profondément enracinée dans une tradition spécifique et radicalement neuve, qu’elle peut parler à tout le monde sans rien concéder à personne. Le gris-gris, en tradition vaudou, est une amulette de protection. Cet album en est un.
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