Sortie 1968
Artiste EKSEPTION

Ekseption, Ekseption (1969) : quand Bach rencontre les Beatles à Haarlem

Il existe des groupes qui n’ont jamais vraiment existé dans le grand récit du rock, des formations dont l’histoire a effacé les traces avec une indifférence coupable, et pourtant qui ont posé des jalons décisifs dans l’évolution de la musique populaire. Ekseption, ce quintette de Haarlem aux Pays-Bas, est l’un d’eux. Leur premier album éponyme, sorti en juillet 1969 sur le label Philips après une victoire au festival de jazz de Loosdrecht en 1968, constitue l’une des tentatives les plus radicales et les plus réussies de marier la grande tradition classique européenne au son électrique et percussif du rock. Beethoven ne s’en est pas relevé, et c’est tant mieux.

Pochette de l'album éponyme d'Ekseption 1969

Le choc des cultures : Khachaturian branché sur Marshall

L’histoire d’Ekseption commence dans les clubs de la côte néerlandaise, dans ces formations de rhythm and blues et de beat qui déferlaient sur toute l’Europe du Nord au début des années soixante. The Jokers, puis Incrowd : les musiciens qui formeront Ekseption ont fait leurs classes dans ces orchestres d’apprentissage où l’on jouait Fats Domino et Chuck Berry pour des teenagers assoiffés de rythme. Mais Rick van der Linden, le claviériste génial qui sera la colonne vertébrale du groupe, a une autre ambition. Il a grandi avec Bach et Mozart autant qu’avec les Beatles, et il est convaincu que les deux mondes ne sont pas incompatibles, bien au contraire. Quand Ekseption remporte le premier prix au festival de jazz de Loosdrecht en 1968 et décroche un contrat avec Philips, la décision est prise : on va enregistrer des versions rock de Beethoven et de Khachaturian. Folie ou génie ? Les deux, évidemment.

La Cinquième Symphonie de Beethoven ouvrant l’album dans une version électrisée, la Danse du Sabre de Khachaturian transformée en déflagration rock : ces arrangements audacieux de Rick van der Linden sont à la fois irréverencieux et profondément respectueux du matériau original. L’album est entièrement instrumental, ce qui le distingue immédiatement de la plupart des productions de l’époque, et il met en avant les claviers de van der Linden mais aussi les instruments à vent de Rein van den Broek, trompette, saxophone et bugle, qui donnent à la musique d’Ekseption une couleur particulière, quelque part entre le jazz, le rock et la musique de chambre. Le batteur Cor Dekker, le bassiste Dick Remelink et le guitariste Huib van Kampen complètent une formation d’une cohésion et d’une précision remarquables. Chaque musicien est un technicien hors pair, et cela s’entend à chaque mesure de cet album étonnant.

En 1968, l’année de leur révélation publique au festival de Loosdrecht, le monde est en train de basculer. Le Flower Power s’épuise, mai 1968 a secoué les fondements de la société européenne, et les musiciens les plus audacieux cherchent à inventer un langage nouveau qui transcenderait les clivages culturels. Ekseption répond à cette aspiration en proposant une musique qui n’appartient à aucune case, qui refuse les frontières entre le savant et le populaire, entre l’Est et l’Ouest, entre hier et aujourd’hui. Ils précèdent en cela des formations comme Emerson, Lake and Palmer, le Nice ou même les Swingle Singers, et leur influence sur le rock progressif européen des années soixante-dix sera bien plus importante qu’on ne le reconnaît généralement.

« Nous voulions montrer que la musique classique et le rock n’étaient pas des ennemis. Ils viennent du même endroit : le désir humain de créer quelque chose de beau. » – Rick van der Linden

Le groupe néerlandais aura une carrière longue et productive, produisant une série d’albums jusqu’à la fin des années soixante-dix, dont plusieurs atteignront les sommets des hit-parades néerlandais. Ekseption 5 en 1973 sera leur apogée commerciale, mais c’est ce premier album qui contient l’essence de leur projet artistique, dans sa forme la plus pure et la plus intransigeante. Loosdrecht en 1968, ce festival de jazz qui leur a ouvert les portes, a eu la sagesse de reconnaître quelque chose d’exceptionnel dans cette musique hybride et inclassable. L’histoire leur a donné raison.

Aujourd’hui, dans un monde où les frontières musicales ont presque toutes été abolies, où l’on sample Vivaldi dans le hip-hop et où les orchestres symphoniques n’hésitent plus à jouer Radiohead, Ekseption apparaît comme un précurseur visionnaire. Leur premier album est un document capital pour comprendre comment la musique populaire du vingtième siècle a digéré et transformé la grande tradition classique européenne, comment des jeunes gens de Haarlem ont osé poser les mains sur Beethoven et en faire quelque chose de vivant, d’électrique, d’urgent. Un disque à redécouvrir d’urgence.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Ekseption