Sortie 1968

David Ackles, album éponyme (1968) : le songwriter que tout le monde admire et que personne n’écoute

Il y a un cercle très exclusif dans le rock : celui des artistes adorés par les artistes mais ignorés par le public. David Ackles en est le président honoraire. Compositeur, pianiste, chanteur à la voix de baryton dramatique, cet Américain de Rock Island, Illinois, a sorti en 1968 un premier album éponyme qui a fait pleurer Elton John, stupéfié Elvis Costello et inspiré des générations de songwriters. Et qui n’a vendu à peu près aucun disque.

Pochette David Ackles premier album 1968

Le Brel américain

Ackles écrit des chansons comme un dramaturge écrit des pièces. Chaque morceau est un monologue, un personnage, une scène. The Road to Cairo, le morceau le plus connu de l’album, est un road-song halluciné raconté par un narrateur de plus en plus dément. Down River est une ballade sur la noyade, métaphorique et littérale. Sonny Come Home est un appel à un fils perdu d’une intensité émotionnelle rare.

Je n’écris pas des chansons. J’écris des petites pièces de théâtre avec de la musique. Si ça plaît à trois personnes, c’est déjà deux de plus que ce que j’espérais.

L’album est produit par David Anderle pour Elektra Records, le label de Judy Collins, Tim Buckley et des Doors. Jac Holzman, le fondateur d’Elektra, avait un flair pour les artistes singuliers, et Ackles était peut-être le plus singulier de tous. Sa voix, un baryton large et théâtral, évoque Jacques Brel, Scott Walker et le musical de Broadway. Ce n’est pas une voix de folk, ce n’est pas une voix de rock. C’est une voix de personnage.

L’admiration des pairs

Fun fact qui résume la malédiction Ackles : Elton John, quand il a découvert cet album, a déclaré qu’il voulait écrire comme Ackles. Bernie Taupin, le parolier d’Elton, a cité Ackles comme influence majeure. Phil Collins a repris Down River. Elvis Costello l’a inclus dans sa liste des 500 albums essentiels. Et malgré tout ça, David Ackles reste un fantôme de l’histoire du rock.

L’album mélange folk, cabaret, musique de chambre et rock avec une liberté formelle étonnante. Les arrangements, sobres mais sophistiqués, laissent la place aux mots et à la voix. C’est un album de songwriter au sens le plus noble du terme, un album où chaque syllabe compte, où chaque note de piano est pesée.

Ackles sortira quatre albums entre 1968 et 1973, tous ignorés par le public, tous encensés par les critiques. Il enseignera ensuite le cinéma à l’USC, à Los Angeles, et mourra en 1999, à 61 ans, d’un cancer du poumon. Sa discographie entière tient sur un doigt de la main, mais elle contient plus de vérité humaine que bien des oeuvres complètes plus volumineuses.

David Ackles est la preuve que le talent ne suffit pas, que la chance existe, et que l’injustice du destin est une constante de l’histoire de la musique. Mais écoutez cet album. Et rejoignez le cercle très exclusif de ceux qui savent.

La note des passionnés

4,0 /5

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David Ackles