Sortie 1969
Artiste BREAD
Genres folk rock · soft rock

Los Angeles, 1969. Pendant que le Sunset Strip brûle de gloire électrique, qu’Hendrix incendie ses guitares et que les Doors hurlent vers l’abîme depuis leur quartier général au Whisky a Go Go, une poignée de musiciens de studio décide de faire exactement le contraire. Ils s’appellent Bread, et leur premier album éponyme est une déclaration d’amour à la douceur dans un monde qui préfère rugir, une anomalie de tendresse au milieu du chaos créatif le plus fertile de l’histoire du rock.

David Gates, le cerveau du groupe, est un perfectionniste venu du Missouri via les studios d’enregistrement hollywoodiens. Avant Bread, il a joué sur des centaines de sessions, arrangé pour des dizaines d’artistes, prêté sa basse à des hits dont il n’a jamais vu la gloire. Il a appris à maîtriser le son comme un horloger maîtrise ses engrenages , avec une patience et une précision qui ne tolèrent aucun approximatif. Avec James Griffin, Robb Royer et Mike Botts, il forme un quatuor d’une homogénéité rare. Pas de bruit inutile. Pas d’excès. Chaque note à sa place, chaque harmonie justifiée, chaque silence aussi important que ce qui l’entoure.

Cet album éponyme, enregistré à Los Angeles en 1969, marque la naissance d’un son qui allait définir les prochaines années : le soft rock, cette pop sophistiquée qui refuse de choisir entre la radio AM et la musique de chambre. Gates a étudié les Beatles , la façon dont McCartney construit ses basses mélodiques, la façon dont Lennon brise les attentes harmoniques , et il a synthétisé ces leçons dans quelque chose qui lui appartient entièrement.

« Dismal Day » ouvre les hostilités avec une mélancolie élégante, la voix de Gates posée sur des accords de guitare acoustique et des cordes discrètes. « London Bridge » explore des territoires plus pop psychédéliques, avec des arrangements qui évoquent les Beatles de la période White Album sans jamais les copier. « Could I » est une ballade de rupture d’une économie parfaite , pas un mot de trop, pas une note excessive.

Ce qui est remarquable ici, c’est la cohérence du propos dans une époque dominée par l’excès , musicaux, chimiques, politiques. Bread choisit la retenue comme stratégie artistique. Gates chante avec une voix de velours qui ne cherche jamais à impressionner, juste à convaincre. Ses mélodies sont écrites pour durer, pour être sifflées sous la douche vingt ans plus tard, pour revenir dans la tête à trois heures du matin quand on n’arrive pas à dormir et qu’on n’est pas sûr de comprendre pourquoi on pense à cette fille du lycée qu’on a aimée en secret.

« Look What You’ve Done » est une pépite folkisante avec une construction harmonique qui révèle la maîtrise de Gates en matière d’écriture. Les modulations sont fluides, naturelles, comme si la chanson ne pouvait aller nulle part ailleurs que là où elle va. James Griffin apporte ses propres compositions, créant une dynamique de groupe qui enrichit l’album au-delà de ce qu’un seul auteur aurait pu produire. « Move Over » introduit une urgence pop que Gates n’aurait peut-être pas explorée seul , un peu plus de rock dans le profil, une batterie qui pousse.

Il faut aussi parler du contexte de production. Bread signe chez Elektra Records, label habituellement associé à des artistes plus expérimentaux , les Doors, Love, Tim Buckley, MC5. L’arrivée de ces harmonistes californiens dans ce catalogue dit quelque chose d’important : même les labels les plus avant-gardistes comprennent qu’il y a de la place pour plusieurs types de révolutions musicales. La révolution douce de Bread n’est pas moins profonde que la révolution bruyante de ses voisins de catalogue.

Robb Royer, qui co-écrit plusieurs titres avec Griffin, est aussi l’auteur (sous le nom de Robb Wilson) de « For All We Know », chanson qui deviendra plus tard un standard oscar-sacré dans la bouche de Carpenters. L’homme n’est pas seulement un musicien de session compétent , c’est un auteur-compositeur de talent réel, sous-estimé parce que son style ne correspondait pas aux canons de la critique rock de l’époque.

Sur X : @officialbread

En termes commerciaux, cet album est un début modeste , le vrai succès de Bread viendra avec « Make It With You » l’année suivante, qui deviendra le premier numéro 1 du groupe. Mais rétrospectivement, cette première galette contient tous les gènes du groupe dans leur état le plus pur, avant que la machine commerciale ne commence à lisser les aspérités. C’est le brouillon parfait d’une oeuvre à venir, la répétition générale d’un théâtre dont les représentations allaient faire salle comble pendant des années.

Revenir à cet album aujourd’hui, c’est entendre Los Angeles avant que la machine à rêves ne se rouille, avant que le business ne transforme la pop californienne en produit industriel. Une ville où des musiciens de studio surdoués pouvaient encore se permettre de faire de la musique belle et simple, sans agenda politique, sans posture d’avant-garde, sans autre ambition que de toucher quelque chose d’essentiel dans le coeur humain. C’est cette modestie courageuse qui fait de Bread un disque précieux, un artefact de ce moment bref où la tendresse était encore une forme de radicalité.

Cinquante ans après, le groupe reste mal aimé des critiques qui préfèrent le bruit à la tendresse, le risque à l’élégance. Tant pis pour eux. Les millions d’auditeurs qui ont fredonné « Baby I’m-a Want You » dans leur cuisine, qui ont pleuré en silence sur « If », savent quelque chose que la presse rock a toujours eu du mal à admettre : la beauté n’a pas besoin d’être difficile pour être réelle. Et parfois, la chose la plus courageuse que puisse faire un musicien, c’est de rester simple dans un monde qui célèbre la complication.

La note des passionnés

4,0 /5

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