Sortie 1968

Blues Helping, LOVE SCULPTURE (1968) : Dave Edmunds joue le blues sans l’aimer, et c’est magistral

Il y a dans l’histoire du rock quelques paradoxes fondateurs qui méritent d’être racontés comme des fables. Voici l’un des plus beaux : Dave Edmunds n’aime pas le blues. Il n’a jamais aimé le blues. Il ne veut pas jouer le blues. Mais sa maison de disques, Parlophone, insiste pour que Love Sculpture, son groupe gallois fraîchement formé à Cardiff, enregistre un album de blues. Edmunds s’exécute. Et le résultat est l’un des albums de blues rock les plus électrisants de 1968, une bombe de six cordes qui prouve que la maîtrise technique peut transcender l’indifférence, que la rage de bien jouer vaut parfois plus que l’amour sincère d’un genre. Blues Helping, paru en octobre 1968 sur Parlophone, est le disque d’un virtuose à contre-emploi qui joue mieux que ceux qui adorent ce qu’il fait.

Love Sculpture Blues Helping album cover 1968

Cardiff contre Chicago : quand le Pays de Galles déclare la guerre au blues

Love Sculpture naît des cendres des Human Beans, groupe de Cardiff qui avait eu le mérite d’exister sans vraiment laisser de traces. Dave Edmunds, né le 15 avril 1944 dans la capitale galloise, s’impose comme le guitariste le plus électrique de sa génération locale. À ses côtés, John David à la basse et Bob Jones à la batterie forment un power trio d’une efficacité redoutable. Trois musiciens, pas un de plus, et une énergie qui rappelle Cream au meilleur de sa forme. La formule du trio blues rock est dans l’air du temps, de Cream à Jimi Hendrix en passant par Ten Years After, mais Love Sculpture y apporte quelque chose de particulier : une rigueur presque académique dans l’exécution des classiques du blues, couplée à une vitesse d’exécution et une agressivité qui ne doivent rien aux modèles américains.

L’album s’ouvre sur des reprises de standards blues, des chansons associées à Ray Charles et à d’autres maîtres du genre, traitées avec un respect formel mais une intensité électrique qui leur donne une nouvelle vie. Edmunds joue vite, très vite, avec une précision qui tient du prodige. Chaque note est à sa place, chaque solo est construit avec une architecture intérieure que peu de guitaristes de blues anglais de l’époque maîtrisent. Il y a quelque chose d’étrange et de fascinant dans cette virtuosité froide au service d’un genre chaud. Le blues, musique de l’âme et de la souffrance, rendu avec la précision d’un chirurgien. Et pourtant, ça fonctionne. Ça fonctionne même superbement.

La révélation finale arrive non pas avec l’album lui-même mais avec son complément naturel : un single de « Sabre Dance », la pièce de Aram Khachaturian rendue à une vitesse délirante avec un riff de guitare qui tient du miracle. John Peel, le DJ le plus influent de la BBC, est tellement stupéfait qu’il la passe deux fois dans la même émission Top Gear. Le single monte au numéro cinq du hit-parade britannique en décembre 1968. Love Sculpture est une star, presque malgré elle. Edmunds, qui voulait jouer du rock et qui a enregistré du blues par obligation, devient célèbre grâce à une version rock de musique classique soviétique. Le rock et ses paradoxes.

« Dave Edmunds was one of the finest pure rock guitarists of his generation, a technician who could make any style sound effortless. » (AllMusic)

Le groupe publiera un second album en 1969, nettement moins bluesy et nettement moins énergique, avant de se dissoudre en 1970. Edmunds entamara alors une carrière solo qui le mènera jusqu’aux sommets des charts britanniques dans les années 1970 avec des productions rockabilly et rock and roll d’une qualité irréprochable, confirmant ce que Blues Helping avait déjà montré : cet homme peut tout jouer, tout produire, tout maîtriser.

Blues Helping reste un document précieux sur l’Angleterre rock de 1968, sur cette capacité proprement britannique à s’approprier la musique américaine et à la transformer en quelque chose de différent. Edmunds n’est pas Muddy Waters, il n’essaie pas de l’être. Il est Dave Edmunds, Gallois, technicien génial, guitariste hors pair, et c’est amplement suffisant pour faire un grand disque.

La note des passionnés

4,0 /5

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