Le premier album de Magma était un double album , deux disques qui ensemble constituent le récit complet du voyage de Kobaïa. Acte II est la deuxième partie de ce diptyque fondateur, qui approfondissait et développait les thèmes musicaux et narratifs introduits dans le premier disque. Les deux parties ensemble forment une oeuvre d’une cohérence et d’une ambition qui n’ont pas d’équivalent dans la musique française de l’époque.
Christian Vander , à la batterie, à la composition, à la direction musicale , montre sur cette deuxième partie une maîtrise encore plus affirmée de l’orchestre qu’il dirige. Les transitions entre les différentes sections musicales sont plus fluides, les développements thématiques plus élaborés, les voix chorales plus complexes dans leurs arrangements. C’est l’oeuvre d’un compositeur qui a trouvé son langage et qui l’explore avec une liberté croissante.
Le kobaïen , la langue inventée de Magma , est ici plus développé et plus expressif que dans la première partie. Vander l’a enrichi de nouvelles structures grammaticales et phonétiques entre les deux enregistrements, et les chanteurs maîtrisent leurs parties avec une assurance qui leur permet de se concentrer sur l’expression musicale plutôt que sur la simple reproduction des sons.
La narration de Acte II suit les colons de Kobaïa dans leur arrivée sur leur nouvelle planète. Les thèmes musicaux évoluent en conséquence , moins de tension et d’urgence du voyage, plus d’émerveillement devant le nouveau monde, des moments de douceur et de beauté qui contrastent avec l’intensité dramatique de la première partie.
Les cors et les instruments à vent qui marquent plusieurs passages de cet acte donnent à la musique une solennité et une grandeur qui évoquent les grandes musiques de cérémonie , à mi-chemin entre le requiem classique et le rock progressif le plus ambitieux. Cette hybridation entre les traditions musicales classique et populaire est caractéristique de la vision de Vander.
Les musiciens de Magma sur cet album constituent une formation d’une qualité exceptionnelle , pianistes formés au conservatoire, saxophonistes de jazz, batteur d’une virtuosité unique, chanteurs capables de maîtriser une langue inventée avec une conviction totale. Rassembler ces talents autour d’une vision musicale aussi radicale témoigne du pouvoir de conviction et du leadership artistique de Vander.
La Maison de la Radio, où Magma donna ses premiers concerts parisiens importants, fut le théâtre d’événements qui marquèrent les esprits , un groupe qui ne ressemblait à rien de connu, avec ses costumes uniformes, sa langue inventée, sa musique d’une complexité et d’une intensité qui défiaient les conventions du rock.
Acte II et le premier album forment ensemble le point de départ d’une des aventures artistiques les plus originales et les plus radicalement indépendantes de toute l’histoire du rock progressif mondial. Magma n’a jamais cherché à plaire au grand public , ils ont créé une musique qui correspondait exactement à leur vision, en sachant qu’un public restreint mais passionné les suivrait.
La publication posthume de nombreux enregistrements live de Magma depuis les années soixante-dix a progressivement révélé l’ampleur de leur oeuvre. Ces concerts , souvent de deux à trois heures, avec l’orchestre au complet et une présence scénique d’une puissance rituelle , montrent que Magma n’était pas seulement un projet d’enregistrement mais une expérience de concert totale.
Le double album de Magma , dont cet Acte II est la deuxième partie , a été enregistré avec une rapidité qui contraste avec la complexité de la musique. Vander avait tout pensé, tout organisé en amont , la structure narrative, les thèmes musicaux, les arrangements , et l’enregistrement était simplement la réalisation de ce plan préexistant. Cette méthode de composition totale, qui évoque plutôt les compositeurs classiques que les groupes de rock, est caractéristique de son approche.
La dualité entre le premier acte (le voyage, l’urgence, la fuite) et le deuxième acte (l’arrivée, la découverte, l’établissement) crée une architecture narrative musicale d’une cohérence que peu d’albums doubles ont réussi à maintenir. Cette cohérence est la preuve que la structure narrative du kobaïen n’était pas un prétexte mais une fondation réelle sur laquelle la musique était construite.
Les enregistrements live de Magma qui comprennent des parties de ce double album montrent que la musique gagnait encore en puissance dans un contexte de performance en direct. L’intensité rythmique de la batterie de Vander , indescriptible sur disque, elle prend dans un concert une dimension physique qui transforme l’expérience d’écoute en expérience corporelle totale.
La permanence de la vision kobaïenne dans la musique de Magma , plus de cinquante ans après le premier album, le groupe continue à explorer et à enrichir l’univers de Kobaïa , est une des preuves les plus convaincantes qu’une vision artistique cohérente peut avoir une durée de vie bien supérieure à celle des modes musicales qui viennent et disparaissent autour d’elle.
La maîtrise du silence dans la musique de Magma est une des dimensions les moins commentées mais les plus essentielles de leur son. Vander construit ses pièces musicales comme un chef d’orchestre classique , en sachant que les pauses, les arrêts brusques, les transitions silencieuses font partie intégrante de la musique au même titre que les notes jouées.
La séquence des albums Magma des années soixante-dix constitue une des oeuvres les plus cohérentes et les plus ambitieuses du rock progressif mondial. Chaque album enrichit l’univers de Kobaïa tout en proposant une exploration musicale distincte. Cette double fidélité , à la vision narrative et à l’innovation musicale , est la marque des grandes oeuvres artistiques à long terme.
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