Taj Mahal, Taj MAHAL (1968) : le blues réinventé par un géant discret
Février 1968. Dans les décombres du Summer of Love, alors que la psychédélie se cherche un avenir et que le rock se cherche une profondeur, un album paraît sur Columbia Records qui va tout changer pour ceux qui l’entendent. Taj Mahal, premier album de l’artiste du même nom, enregistré en août 1967, est une oeuvre déstabilisante dans le meilleur sens du terme : il prend le blues afro-américain le plus ancien, celui de Sleepy John Estes, de Robert Johnson et de Sonny Boy Williamson, et le fait sonner comme si le futur du rock en dépendait. Ce que Bruce Eder écrit pour AllMusic reste la définition la plus juste : « as hard and exciting a mix of old and new blues sounds as surfaced on record, one of the most quietly, defiantly iconoclastic records of 1968. » Un album iconoclaste. Voilà le mot juste.
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Henry Saint Clair Fredericks, dit Taj Mahal : l’Américain de toutes les Amériques
Pour comprendre Taj Mahal, il faut comprendre qui il est. Né Henry Saint Clair Fredericks à Harlem en 1942, il grandit dans le Massachusetts dans une famille dont le père est un musicien de jazz jamaïcain et la mère une chanteuse de gospel sud-carolinienne. Deux Amériques dans une seule enfance. Deux traditions musicales qui se mêlent et créent quelque chose d’unique. Taj Mahal est diplômé en zootechnie de l’université du Massachusetts, ce qui dit aussi quelque chose sur la richesse imprévisible des parcours. En Californie, il fonde le Rising Sons avec Ry Cooder, groupe qui ne publiera jamais l’album enregistré pour Columbia mais qui réunit deux des plus grands musiciens de leur génération.
L’album Taj Mahal est accompagné de guitaristes d’exception : Jesse Ed Davis dont le slide guitar sur « Statesboro Blues » va changer l’histoire du rock, et Ry Cooder dans ses premières années de collaboration avec Taj. La version de « Statesboro Blues », composée par Blind Willie McTell en 1928, est l’une des grandes réinterprétations de l’histoire du blues. Elle inspire directement Duane Allman, qui en fera la chanson d’ouverture du légendaire At Fillmore East de l’Allman Brothers Band. Jesse Ed Davis joue avec une urgence et une profondeur qui tient du génie, et Taj Mahal chante avec cette voix riche et grave qui semble venir de très loin dans le temps, de quelque part avant le rock, avant même le blues électrique, dans les racines mêmes de la musique africaine-américaine.
La pochette de l’album mérite sa propre histoire : elle montre Taj Mahal devant le Salt Box, monument historique de Los Angeles numéro 5, dans ses derniers jours sur Bunker Hill avant la démolition. Une maison qui s’en va, un homme qui arrive. Le vieux monde et le nouveau. Encore et toujours ce paradoxe de 1968 : la modernité qui avance sur les ruines du passé.
« Taj Mahal’s debut might be the best of his 30-plus albums. The stripped-down approach to vintage blues sounds made it unlike virtually anything else. » (Tony Scherman, Entertainment Weekly)
En 1968, publier un album de blues pur sur Columbia Records, label qui sortait aussi Simon and Garfunkel, Bob Dylan et Barbra Streisand, est une prise de risque considérable. Columbia y croit, et ils ont raison. L’album reçoit une critique exceptionnelle de la part des connaisseurs, même si le grand public reste à conquérir. Il faudra du temps, beaucoup de temps, pour que Taj Mahal soit reconnu à la hauteur de son importance. Mais les artistes qui comptent ont rarement le succès immédiat des modes éphémères.
Taj Mahal l’album est un acte fondateur. Il prouve qu’on peut être un artiste moderne, intellectuellement curieux, formé à l’université, et aller chercher ses racines dans les champs de coton et les juke-joints du Mississippi sans trahison ni folklorisme. C’est la réconciliation d’une Amérique avec elle-même, rendue possible par un musicien exceptionnel qui n’avait pas peur de regarder en arrière pour avancer.
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