Sortie 1973
Genres hard rock

West Bruce and Laing, 1973. Trois musiciens dont les noms sont déjà associés à des moments essentiels du rock britannique des années soixante se retrouvent dans une formation de courte durée qui produit deux albums de hard rock blues d’une puissance et d’une authenticité remarquables. Leslie West était le guitariste-chanteur de Mountain, le groupe de heavy blues rock qui avait marqué les années soixante-dix avec « Mississippi Queen ». Jack Bruce était le bassiste et chanteur de Cream, l’un des groupes les plus importants du blues rock britannique avec Eric Clapton. Corky Laing était le batteur de Mountain.

« Why Dontcha » est leur premier album, et il est exactement ce qu’on pourrait attendre de la réunion de ces trois musiciens : du hard rock blues puissant et direct, avec trois personnalités musicales fortes qui s’accordent autour de leur amour commun pour les racines blues du rock électrique. Il n’y a pas de concept, pas de prétention progressiste : juste trois musiciens qui jouent fort et bien.

Jack Bruce est l’élément le plus sophistiqué musicalement du trio. Sa formation en composition classique à la Royal Scottish Academy of Music and Drama lui donne une approche harmonique plus complexe que celle de la plupart des bassistes rock. Sa voix est une des grandes voix du rock britannique, capable d’une puissance de ténor et d’une expressivité soul qui avaient fait de Cream quelque chose de plus que du simple blues rock amplifié.

Leslie West est un guitariste de l’école des riffs, dans la tradition de Tony Iommi ou de Riff Raff (Jimmy Page) : des musiciens qui construisent leurs chansons autour d’une idée rythmico-harmonique forte, d’un motif de guitare qui s’installe et qui revient. Cette approche directe et musculaire est l’antithèse de la sophistication de Jack Bruce, et c’est peut-être cette tension entre les deux qui donne à la musique de West Bruce and Laing son énergie particulière.

Corky Laing frappe sa batterie avec la puissance nécessaire pour tenir entre West et Bruce, deux musiciens dont les jeux sont naturellement très présents dans le mix. Un batteur moins sûr de lui aurait pu être écrasé par la personnalité musicale de ses partenaires. Laing s’en sort avec une robustesse et une musicalité qui font de lui un partenaire égal plutôt qu’un simple pourvoyeur de temps.

« Why Dontcha » contient des reprises et des compositions originales qui montrent les influences diverses des trois musiciens. Les reprises de blues classiques sont traitées avec la conviction des musiciens qui considèrent cette musique comme leur patrimoine, pas comme un exercice de style. Les compositions originales montrent que le trio peut créer ensemble, pas seulement reproduire.

Le contexte musical de 1973 est celui d’une multiplication des supergroupes, ces formations réunissant des musiciens déjà célèbres de différents groupes. Blind Faith, Cream, Derek and the Dominos avaient ouvert la voie. West Bruce and Laing s’inscrit dans cette tradition avec des ambitions peut-être moins universelles mais une musique aussi sincère que celle de leurs prédécesseurs dans le genre.

La formation se séparera après un deuxième album, et chacun retournera à ses projets individuels. Leslie West continuera à enregistrer et à jouer jusqu’à sa mort en 2020. Jack Bruce publiera des albums solo remarquables et rejoindra diverses formations avant son décès en 2014. Corky Laing continuera à jouer avec différents groupes. Mais « Why Dontcha » reste comme le document d’une rencontre musicale brève et productive entre trois musiciens qui avaient chacun quelque chose à apporter à l’autre.

Pour les amateurs de hard blues rock des années soixante-dix, « Why Dontcha » est un album qui comble exactement ce qu’il promet : une musique directe et honnête, jouée par des musiciens qui croient dans ce qu’ils font et qui n’ont pas besoin de la validation des critiques pour savoir qu’ils jouent bien. Cette confiance en soi est communicative.

West Bruce and Laing représente une tradition dans le rock qui valorise la rencontre entre musiciens de styles et de formations différentes. Jack Bruce venant du blues jazz britannique de Cream, Leslie West du heavy blues américain de Mountain : leur dialogue sur cet album est celui de deux traditions qui ont plus en commun qu’elles ne le pensaient. Le blues électrique amplifié est la langue qu’ils partagent, et dans cette langue commune, ils se comprennent parfaitement.

Cet album est aujourd’hui surtout apprécié des amateurs de hard blues rock des années soixante-dix qui reconnaissent dans la musique de West Bruce and Laing une authenticité et une puissance musicale que les productions plus soignées de la même époque n’ont pas toujours su préserver. Il y a dans « Why Dontcha » quelque chose de brut et d’honnête qui ne vieillit pas.

L’art du power trio, la formation réduite de guitare, basse, batterie qui avait produit Cream, Jimi Hendrix Experience et ZZ Top, exige des musiciens une présence et une imagination sonore particulières : il faut remplir l’espace sans être trop nombreux, créer une illusion de plénitude avec des ressources minimales. West Bruce and Laing relève ce défi avec des moyens différents de Cream mais une conviction musicale tout aussi forte.

La note des passionnés

4,0 /5

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Why Dontcha