Sortie 1964
Genres rock-n-roll

Surrey contre le Mississippi : Quand des Anglais Brûlaient le Blues

The Nashville Teens, photo parue dans Pop Weekly, septembre 1964
The Nashville Teens, Pop Weekly, 26 septembre 1964

Ils ne viennent pas de Nashville. Pas même du Tennessee. Les Nashville Teens sont originaires de Weybridge, dans le Surrey, cette banlieue cossue au sud-ouest de Londres où l’on serait plutôt attendu à jouer du cricket qu’à hurler du blues. Mais en 1962, quelque chose d’extraordinaire se passe dans la jeunesse britannique : la musique noire américaine, le rhythm and blues, le rock’n’roll primitif, les complaintes du Delta, entre par effraction dans les chambres d’adolescents anglais et bouleverse tout sur son passage.

Arthur Sharp et Ray Phillips, les deux têtes pensantes du groupe, ont seize-dix-sept ans quand ils forment ce qui deviendra les Nashville Teens. Ils passent leurs nuits à écouter Muddy Waters, Howlin’ Wolf, Chuck Berry. Ils apprennent les accords à l’oreille, ils transpirent, ils travaillent. Et puis un jour de 1963, la chance leur sourit sous la forme d’un certain Mickie Most, ce prodige du rock anglais qui vient de mettre en boîte les premiers hits des Animals à Newcastle.

Most leur met entre les mains une chanson de John D. Loudermilk, un compositeur de Nashville, lui, le vrai, écrite en 1960 et déjà interprétée sans grand succès par plusieurs artistes. La chanson s’appelle Tobacco Road. Elle parle de misère, de bidonville, de l’Amérique des oubliés, celle qui survit dans des cahutes de planches au bord d’une piste poussiéreuse. Ce n’est pas exactement le décor quotidien des teenagers de Weybridge. Et pourtant.

Les Morceaux Phares : L’Incendie du Surrey

Ray Phillips chante Tobacco Road comme s’il avait grandi dans les bayous. Sa voix, rauque, puissante, chargée d’une urgence qui dépasse sa jeune expérience, transforme cette complainte folk-blues en un manifeste rock’n’roll d’une intensité absolue. L’arrangement de Mickie Most est parfait : les guitares grondent, la basse tonne, et la voix de Phillips s’élève comme une colonne de fumée au-dessus d’un champ en feu.

La chanson atteint la sixième place dans les charts britanniques en juillet 1964, la quatorzième aux États-Unis. Pour un groupe de gamins qui répétaient dans des garages de banlieue il y a encore deux ans, c’est une performance extraordinaire.

Pochette du single Tobacco Road par The Nashville Teens, London Records, 1964
Single US « Tobacco Road », London Records, 1964

L’album qui porte le même titre que ce single explosif est à l’image du groupe : brut, honnête, et d’une énergie communicative qui balaie tout sur son passage. Les reprises de blues et de rhythm and blues qui le complètent, des titres de Chuck Berry, de Jimmy Reed, de Bo Diddley, sont traitées avec un respect total pour les originaux et en même temps une fougue juvénile qui leur donne une vie nouvelle. Google Eye est un bijou de pop psychédélique avant l’heure. Devil-in-Law gronde comme un orage de juin.

« Les Nashville Teens ont prouvé ce que les Animals avaient commencé à démontrer : les jeunes Anglais pouvaient s’emparer du blues américain et lui insuffler quelque chose que même les Américains n’avaient pas prévu. »

AllMusic Review

La performance des Nashville Teens au programme télévisé américain Shindig! en juillet 1964 est un moment de télévision pure. Phillips avance vers la caméra avec une assurance de vieux briscard et chante Tobacco Road avec une conviction qui fait oublier son jeune âge. L’Amérique regarde, stupéfaite, ces jeunes Anglais lui renvoyer sa propre musique avec intérêts.

Les Coulisses de l’Enregistrement : Mickie Most au Sommet de son Art

Mickie Most est en 1964 l’homme le plus hot de la production pop britannique. Il vient de faire exploser les Animals avec House of the Rising Sun. Il a le toucher magique, cette capacité rare à sentir dans une chanson brute le diamant qui brille en dessous, et à le faire émerger avec une précision d’orfèvre. Son travail avec les Nashville Teens sur Tobacco Road est exemplaire de cette approche.

Most capte ce que le groupe a de meilleur, cette énergie brute, ce feu que les jeunes Anglais mettent dans la musique américaine parce qu’elle leur appartient pas, parce qu’elle les fascine précisément de son altérité, sans jamais l’aseptiser, sans jamais le commercialiser au point de le vider de sa substance. C’est un équilibre délicat que beaucoup de producteurs de l’époque ne savent pas tenir.

L’album a été enregistré rapidement, dans l’atmosphère bouillonnante d’une Angleterre en pleine révolution musicale. La Beatlemania fait rage. Les Animals et les Rolling Stones défrichent les charts. Les Nashville Teens s’inscrivent parfaitement dans cette vague déferlante, avec leur propre couleur, leur propre personnalité.

L’Héritage : La Chanson Immortelle et le Groupe Injustement Oublié

Tobacco Road est l’une de ces chansons que le temps ne peut pas tuer. Elle a été reprise par Jefferson Airplane, par Lou Rawls, par David Lee Roth. Elle continue de vivre dans les bandes sonores de films, dans les clubs de blues, dans les setlists de guitaristes qui n’étaient pas encore nés quand les Nashville Teens l’ont enregistrée en 1964.

Les Nashville Teens eux-mêmes ont eu une carrière sinueuse, marquée par des hauts et des bas, des line-ups changeants, des périodes d’oubli et de résurrection. Comme tant de groupes de la British Invasion, ils n’ont pas toujours eu la continuité et le soutien nécessaires pour transformer un succès fulgurant en carrière durable. Mais ils ont laissé cet album, ce petit chef-d’œuvre rageur de 1964, comme preuve irréfutable qu’ils avaient quelque chose de vrai.

Dans l’histoire du rock britannique, les Nashville Teens occupent une place qui mérite bien plus de reconnaissance qu’ils n’en reçoivent généralement. Aux côtés des Animals, des Kinks, des Them de Van Morrison, ils représentent cette génération de jeunes Anglais qui ont pris le blues américain, l’ont passé au feu de leur passion juvénile, et en ont fait quelque chose de nouveau, d’urgent, d’irrésistible. Tobacco Road brûle encore. Et ça n’est pas près de s’arrêter.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Tobacco Road