2007 Album

The Good, the Bad and the Queen

par The GOOD, The BAD and The QUEEN

4,0

Imaginez la scene. Damon Albarn, l’inventeur de la Britpop, l’homme de Blur et de Gorillaz, appelle Paul Simonon – le bassiste du Clash, l’un des groupes les plus importants de l’histoire du punk anglais, l’homme qui a brise sa basse a contre-coeur sur la pochette de London Calling. Il appelle aussi Tony Allen, le batteur nigerian qui a invente l’Afrobeat aux cotes de Fela Kuti, le musicien que Brian Eno a appele « peut-etre le musicien le plus important du vingtieme siecle ». Et pour couronner le tout, Simon Tong, guitariste du Verve, ces artisans du rock psychedelique qui ont offert au monde Bitter Sweet Symphony. Ce supergroupe improbable se retrouve en studio sous la houlette de Danger Mouse, producteur visionnaire qui venait de revolutionner la pop avec l’album DANGER DOOM. Le resultat s’appelle The Good, The Bad and the Queen et c’est un portrait de Londres comme on n’en avait pas entendu depuis des lustres.

L’Angleterre Post-Imperiale Vue de l’Interieur

Il y a quelque chose de profondement politique dans ce projet, meme si Albarn se defend d’en faire un pamphlet partisan. Londres en 2006-2007, c’est une ville en pleine transformation identitaire. La Britpop euphorique des annees 90 – ce moment ou Cool Britannia avait convaincu le pays qu’il etait redevenu le centre du monde – est morte avec le siecle. La guerre d’Irak a fracture le consensus social. L’immigration a transforme la ville en quelque chose d’entierement nouveau, un patchwork multiculturel ou les anciennes certitudes nationales ne tiennent plus. C’est cette Londres-la qu’Albarn veut capturer : pas la ville des cartes postales et des bus rouges, mais la ville des marches ethniques, des pubs qui ferment, des terrains vagues reconvertis en appartements pour millionnaires, des coins de rue ou les langues du monde entier se melangent. Paul Simonon apporte la memoire du punk, ce moment ou l’Angleterre s’etait regardee en face et n’avait pas aime ce qu’elle voyait. Tony Allen apporte le monde – l’Afrique, le rythme, la pulsation de quelque chose de plus vieux et de plus sage que le rock anglais.

Danger Mouse et la Texture du Temps

La production de Danger Mouse est essentielle a la reussite de l’album. Brian Joseph Burton, de son vrai nom, a cette capacite unique de faire sonner les disques comme des objets d’epoque tout en restant totalement contemporains. Il a fait ca avec Gnarls Barkley, il le refait ici avec une palette differente. The Good, the Bad and the Queen a une patine, une texture, quelque chose de presque cinematographique dans la facon dont les sons s’accumulent et se retirent. La batterie de Tony Allen est a la fois ancienne et futuriste – ses syncopes afrobeat donnent au rock d’Albarn une fondation rythmique qu’aucun batteur anglais traditionnel n’aurait pu fournir. La basse de Simonon est massive, presente, avec ce ton particulier qui dit immediatement « Clash » aux oreilles des inities. La guitare de Simon Tong plane au-dessus de tout ca avec cette discretion des grands accompanateurs. Et la voix d’Albarn, toujours cet instrument si particulier, entre la confidence intime et la declaration publique.

History Song : Un Resume en Trois Minutes

History Song est peut-etre la chanson qui capture le mieux l’esprit de l’album. Albarn y chante l’Angleterre comme une amante decue mais toujours aimee, un pays qui a perdu quelque chose d’essentiel dans son passage de la puissance imperiale a la province culturelle du vingt-et-unieme siecle. Ce n’est pas de la nostalgie simple – Albarn est trop intelligent pour ca. C’est un deuil complique, un regard lucide sur ce qu’on gagne et ce qu’on perd quand l’empire se desagrege. Tony Allen joue une ligne de batterie hypnotique qui semble venir d’un autre continent et d’un autre temps. Simonon tient le tout avec cette basse imperturbable. C’est de la pop qui pense, de la musique de danse qui fait reflechir.

Un Document Unique sur une Epoque Charniere

Avec le recul, The Good, The Bad and the Queen apparait comme l’un des albums les plus importants de la decade 2000, un document unique sur une epoque charniere de l’histoire britannique. Il capture ce moment precis ou l’Angleterre post-Blair, post-Cool Britannia, post-invasion de l’Irak, cherche ce qu’elle est et ce qu’elle veut etre. La reunion de ces quatre musiciens – qui representent chacun une epoque et un genre different de la musique britannique et mondiale – n’est pas un accident. C’est une declaration sur la richesse multiculturelle d’une ville comme Londres et sur la musique comme espace ou cette richesse peut etre celebree et interrogee simultanement. Albarn a rarement ete aussi personnel et aussi universel en meme temps. Simonon a rarement sonnes aussi presentes dans la decennie post-Clash. Et Tony Allen a demontre une nouvelle fois qu’il est l’un des musiciens les plus necessaires de notre temps, capable de transformer n’importe quel projet en quelque chose de plus grand que lui-meme.

La note des passionnés

4,0 /5

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The Good, the Bad and the Queen