1986 Album

The Colour of Spring

par TALK TALK

4,0
Sortie 1986
Artiste TALK TALK
Genres art rock · new wave · post rock

Talk Talk fait le grand saut : bienvenue au printemps de tous les vertiges

Imaginez la scène. Nous sommes en 1986, MTV ronronne ses synthés clinquants, les gentils groupes new wave ont les cheveux gonflés et les boîtes à rythmes calées sur pilote automatique. Et puis débarque ce truc. Ce disque vert printemps, signé Talk Talk, un groupe qu’on rangeait jusque-là dans le tiroir des copains de Duran Duran. Erreur fatale, mes amis. Avec The Colour of Spring, sorti en février 1986, Mark Hollis et sa bande ne sortent pas un album : ils claquent la porte du synthé-pop à s’en faire mal aux doigts, et ils ouvrent grand les fenêtres sur quelque chose de vivant, d’organique, de carrément respirant. Le genre de virage qui te retourne une carrière comme une crêpe.

Souvenez-vous d’où ils venaient. « It’s My Life », le tube de 1984, c’était propre, efficace, dansant, bourré de claviers. Le truc parfait pour les radios. Sauf que Hollis, lui, en avait soupé des machines. Il l’a dit noir sur blanc, le bonhomme avait les synthétiseurs en horreur, expliquant qu’on les utilisait avant tout pour des raisons économiques et lâchant cette punchline qui résume tout : « if they didn’t exist, I’d be delighted. » Voilà. Un type qui rêvait que les synthés n’existent pas, en plein milieu de la décennie la plus synthétique de l’histoire du rock. Si ça, ce n’est pas du panache.

Hollis et Friese-Greene : le couple le plus fécond de la décennie

Le secret de fabrication, c’est un binôme. Mark Hollis d’un côté, et de l’autre Tim Friese-Greene, producteur devenu véritable partenaire d’écriture, au point de cosigner absolument tous les titres de l’album. Les deux compères passent les premiers mois de 1985 enfermés à composer, peaufiner, tordre les chansons dans tous les sens avant même que le reste de la troupe ne pose un orteil en studio. C’est dire le niveau d’obsession. On ne bâcle rien chez Talk Talk version 1986, on cisèle. Friese-Greene, ce n’est pas un type qui appuie sur les boutons : c’est l’architecte du son, celui qui transforme une maquette en cathédrale.

Et le résultat, c’est une débauche d’instruments vrais, de chair et de bois. Fini le tout-clavier : place au piano acoustique et surtout à l’orgue Hammond, qui devient la colonne vertébrale de tout l’édifice. Des guitares, des variations dynamiques qui montent et redescendent comme une marée, des silences qui pèsent autant que les notes. Talk Talk invente ici une grammaire que tout le monde leur piquera plus tard : la pop qui prend son temps, qui laisse l’air circuler. Du jazz dans les veines, de l’art pop dans la tête.

Steve Winwood déboule, et l’orgue prend feu

Là, on touche au sublime. Pour les parties d’orgue, Hollis et Friese-Greene ne se contentent pas du premier venu : ils convoquent rien de moins que Steve Winwood, la légende de Traffic et du Spencer Davis Group, le mec qui chantait « Gimme Some Lovin' » à seize ans. Winwood pose son Hammond sur l’album, et croyez-moi, ça s’entend. Quand un dieu de l’orgue vient mettre les mains dans le cambouis, l’atmosphère devient liquide, presque sacrée. C’est le genre de détail qui sépare un bon disque d’un grand disque.

Côté singles, justement, parlons-en. « Life’s What You Make It » sort début 1986 et explose tout : tube international, l’air de rien le morceau qui élargit le public du groupe à la planète entière. Sa rythmique hypnotique, son piano martelé comme un marteau-pilon mélancolique, son refrain qui te reste collé au crâne pendant des jours. Un classique instantané. Le clip, signé Tim Pope, filme le groupe dans une forêt nocturne peuplée d’animaux, image étrange et magnifique. Puis vient « Living in Another World », plus modeste dans les charts britanniques mais bien installé dans le Top 40 d’une bonne moitié de l’Europe.

Le disque charnière : juste avant le grand plongeon

Voilà le paradoxe délicieux de The Colour of Spring : c’est à la fois le plus gros succès commercial de Talk Talk et le moment précis où le groupe décide de tout envoyer balader pour suivre sa propre lumière. L’album devient leur meilleure vente d’album studio, Top 10 et disque d’or au Royaume-Uni, numéro 1 aux Pays-Bas. Le sommet de la montagne. Et c’est précisément de là qu’ils vont sauter dans le vide, vers le mystère absolu de Spirit of Eden en 1988. Ce disque-ci, c’est le sas de décompression, le pont entre la pop ambitieuse et l’aventure post-rock avant l’heure.

Avec le recul, la critique s’est mise à genoux, et elle a eu raison. On parle aujourd’hui d’une transformation stupéfiante, d’un groupe qui balance par-dessus bord ses oripeaux new wave pour des chansons organiques et une production luxuriante provoquant exaltation, nostalgie et émerveillement. Rien que ça. Ce qui passait à l’époque pour un joli disque de pop adulte est désormais reconnu comme une bascule majeure, un de ces albums qui annoncent une révolution sans crier gare. Le genre d’objet qu’on redécouvre tous les dix ans en se demandant comment on a pu le sous-estimer.

Alors si vous ne connaissez Talk Talk que par leurs tubes synthétiques du début, faites-vous ce cadeau. Posez l’aiguille sur cette pochette verte, fermez les yeux, et laissez Hollis vous embarquer dans son printemps à lui : ample, vivant, mélancolique et bouleversant. C’est l’un des plus beaux pieds de nez jamais adressés à une époque tout entière. Le moment où un groupe a préféré la beauté à la facilité. Chapeau bas, messieurs.

La note des passionnés

4,0 /5

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The Colour of Spring