1989 Album

The seeds of love

par TEARS FOR FEARS

4,0
Sortie 1989

Tears for Fears, l’ambition demesuree

Apres le triomphe planetaire de « Songs from the Big Chair » et de son tube « Shout », Tears for Fears pouvait tout se permettre. Roland Orzabal et Curt Smith ont choisi l’ambition la plus folle. « The Seeds of Love », paru en septembre 1989, est le fruit de sessions interminables et d’un budget colossal, l’un des disques les plus chers de l’histoire de la pop. Le duo de Bath voulait un chef d’oeuvre, une oeuvre totale, et a mis des annees a l’accoucher dans la douleur.

Le resultat est un disque somptueux, riche, ou la pop sophistiquee cotoie le jazz, la soul et un hommage assume aux Beatles. Le single « Sowing the Seeds of Love » affiche d’ailleurs ouvertement cette filiation, avec ses arrangements psychedeliques dignes de la grande epoque des quatre de Liverpool. Tears for Fears ne se contente plus des synthetiseurs froids de ses debuts, le groupe vise plus haut, plus large, plus ambitieux, quitte a se perdre dans la quete de la perfection.

La revelation Oleta Adams

Le sommet emotionnel du disque, c’est « Woman in Chains », magnifique ballade portee par la voix bouleversante d’Oleta Adams, chanteuse de gospel et de soul decouverte par Orzabal dans un bar d’hotel. Cette collaboration revele au monde un immense talent et donne au morceau une profondeur rare. « Advice for the Young at Heart » deroule une pop douce amere, et partout l’album respire cette ambition de marier l’intelligence et l’emotion, la sophistication et l’accessibilite.

Cette quete de perfection a un cout. Les sessions d’enregistrement, marquees par les doutes, les remises en question et l’abandon de versions entieres, ont epuise le groupe et tendu les relations entre les deux leaders. « The Seeds of Love » sera d’ailleurs le dernier disque du duo avant la separation, Curt Smith claquant la porte peu apres. Le perfectionnisme aura eu raison de l’amitie, sacrifiee sur l’autel d’une ambition demesuree.

Ecoutez la richesse des arrangements, le soin maniaque apporte a chaque detail, cette production luxueuse qui fait de chaque morceau une petite symphonie pop. Orzabal, veritable cerveau du groupe, deploie une science de l’arrangement qui force le respect, multipliant les couches, les nuances, les references. Le disque demande plusieurs ecoutes pour reveler tous ses tresors, tant il est dense et travaille, loin de la pop jetable de son epoque.

Replace dans le contexte de la fin des annees 80, l’audace de la demarche impressionne. Pendant que la plupart des groupes pop cedent a la facilite des machines et des productions standardisees, Tears for Fears prend le contrepied total, investissant dans des musiciens de chair et d’os, des cuivres, des choeurs, une ambition orchestrale. C’est un disque a contre courant, qui revendique l’artisanat et l’exigence dans un monde de plus en plus presse.

Disque de la demesure et de la rupture, « The Seeds of Love » reste l’un des sommets de Tears for Fears, le moment ou le groupe a vise les etoiles au risque de se bruler les ailes. On peut lui reprocher ses exces, son perfectionnisme maladif, mais on ne peut nier sa beaute ni son ambition. A redecouvrir pour le plaisir d’une pop intelligente et somptueuse, et pour entendre la naissance d’une grande voix, celle d’Oleta Adams. Un magnifique chant du cygne avant la separation.

Le prix de la perfection

L’histoire de la fabrication de « The Seeds of Love » est devenue legendaire dans l’industrie. Des mois de sessions abandonnees, des producteurs remercies, des fortunes englouties, le tout pour atteindre une perfection sonore que Roland Orzabal poursuivait avec une obsession maladive. Ce perfectionnisme, s’il a failli ruiner le groupe et sa maison de disques, a aussi accouche d’un disque d’une richesse sonore exceptionnelle, ou chaque detail a ete pese et repese.

La separation qui suit la sortie de l’album marque la fin d’une amitie d’enfance. Roland Orzabal et Curt Smith, lies depuis l’adolescence, ne supportent plus les tensions nees de cette quete de perfection. Smith quitte le navire, et Tears for Fears continue un temps sous la seule houlette d’Orzabal. Il faudra des annees pour que les deux hommes se reconcilient et reforment le groupe, preuve que les blessures de cette periode furent profondes.

Avec le temps, « The Seeds of Love » a gagne en stature, reconnu comme l’un des disques pop les plus ambitieux de son epoque. Sa demesure meme, longtemps moquee, apparait aujourd’hui comme une qualite, le signe d’un groupe qui refusait la facilite et visait l’excellence absolue. A redecouvrir pour la beaute de ses arrangements et l’audace d’une vision artistique sans compromis. Un disque somptueux, ne dans la douleur, mais d’une beaute qui justifie tous les sacrifices.

Ultime eclat avant la rupture, « The Seeds of Love » reste un disque a part dans la pop des annees 80, un objet precieux ne d’une ambition sans limites. Sa beaute sophistiquee continue de seduire ceux qui aiment la musique travaillee, pensee, sublimee. A redecouvrir pour la richesse de ses arrangements et l’emotion de ses melodies, et pour saluer le courage d’un groupe qui aura tout sacrifie sur l’autel de la perfection. Un chant du cygne magnifique.

La note des passionnés

4,0 /5

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The seeds of love