Depeche Mode balance « Music for the Masses » : la blague la plus prophétique de l’histoire du synthé
Septembre 1987. Quatre Anglais blêmes du fin fond de Basildon, banlieue grise de l’Essex, sortent leur sixième album et osent l’appeler « De la musique pour les masses ». Le culot ! Au moment où ils lâchent ce titre, Depeche Mode reste, pour le grand public, une affaire de garçons en imper noir et de groupies maquillées, un secret bien gardé entre initiés. Andy Fletcher, le grand dadais discret du clavier, l’avouera sans détour : « The title’s a bit tongue-in-cheek, really. Everyone is telling us we should make more commercial music, so that’s the reason we chose that title. » Traduction pour les distraits du fond : on nous bassine pour qu’on fasse de la soupe radio, alors voilà, prenez ça dans les dents. Martin Gore, le cerveau, enfonce le clou : c’était « a joke on the uncommerciality of [the album]. It was anything but music for the masses! » Sauf que la blague va leur exploser à la figure de la plus belle des manières. Dix-huit mois plus tard, ils remplissent le Rose Bowl. Comme quoi, l’ironie a parfois le sens de l’humour.
Gore écrit, Gahan saigne : le partage des tâches le plus efficace du rock
Comprenons bien la mécanique de cette machine de guerre. Martin Gore, le blondinet à perfecto, compose absolument tout. C’est lui qui aligne dans le noir de sa chambre les mélodies tordues, les textes glauques sur la dépendance, la chair et le désir. Et c’est Dave Gahan, le crooner ténébreux, le frontman aux hanches de serpent, qui les chante comme s’il y allait de sa vie (et avec le recul, on sait que ce n’était pas qu’une posture). Au moment d’entrer en studio fin 1986, le groupe traverse une zone de turbulences : Gahan attend son premier enfant, Gore vient de rentrer du Berlin-Ouest interlope où il avait usé ses nuits. Ça transpire dans les sillons. « Music for the Masses » est un disque de pulsions et de bitume mouillé.
Et puis il y a la production. Le groupe s’attache les services de Dave Bascombe, un ingénieur du son qui sortait du tube planétaire « Sledgehammer » de Peter Gabriel et de l’énorme « Songs from the Big Chair » de Tears for Fears. Co-production groupe plus Bascombe, échantillonnage à gogo, et surtout l’irruption de la guitare et de textures plus rêches : c’est là que Depeche Mode arrête de faire bip-bip pour les boums de lycée et commence à bâtir des cathédrales sonores. Alan Wilder, le bidouilleur en chef, prend une part décisive à l’aspect production. Enregistré à Paris et Londres, mixé au Danemark. Du grand voyage pour un grand virage.
Trois singles et un mur humain : quand la masse répond présent
Parlons des balles réelles. « Strangelove » ouvre le bal au printemps 1987, machine sensuelle et tendue qui annonce la couleur : ce sera sombre et ça parlera de douleur jouissive. Mais le coup de génie absolu, c’est « Never Let Me Down Again ». Ce riff, ce gros riff sale et menaçant qui démarre le morceau, est devenu un hymne. En concert, au moment où Gahan lance son fameux bras tendu, des stades entiers se mettent à onduler les mains en l’air dans un gigantesque « wall of death » pacifique, une marée humaine synchronisée qui reste l’une des plus belles images du rock de stade. Frissons garantis. Le clip, signé Anton Corbijn (l’oeil noir et blanc qui va définir l’esthétique du groupe pour toujours), est une merveille de route et de paysages écrasés.
Vient ensuite « Behind the Wheel » en décembre, groove poisseux et dominateur où Gahan se laisse conduire, au propre comme au figuré, par une mystérieuse pilote de Vespa. Encore Corbijn, encore le noir et blanc, encore cette élégance vénéneuse qui transforme quatre types pâles en icônes. À ces trois mastodontes s’ajoutera « Little 15 » en 1988. Quatre singles, tous taillés dans le marbre, tous capables de remplir un dancefloor comme un cimetière à minuit.
Le Rose Bowl, ou la revanche des outsiders
Et puis arrive le 18 juin 1988. La date où la blague devient prophétie. Au Rose Bowl de Pasadena, en Californie, Depeche Mode joue devant une foule estimée autour de 70 000 personnes en délire. Soixante-dix mille Américains qui hurlent les paroles de quatre gus de l’Essex qu’on prenait encore, quelques années plus tôt, pour un groupe de niche pour ados gothiques. La scène est immortalisée par D. A. Pennebaker, le légendaire documentariste qui avait déjà filmé Dylan et Bowie, dans le film et l’album live « 101 » sorti en 1989. Le titre vient du nombre de concerts de la tournée. Le film, lui, raconte autant le concert que la folie qui monte, le fan-club qui suit le bus, l’Amérique qui bascule.
Car c’est bien ce que scelle « Music for the Masses » : l’explosion américaine. Le disque qui devait être un pied de nez à la pression commerciale a ouvert en grand les portes des States, le marché le plus dur du monde pour un groupe électronique anglais et maquillé. Accueilli tièdement par une partie de la critique à sa sortie, l’album est aujourd’hui considéré comme un sommet, le moment où Depeche Mode est passé du statut de chouchou des clubs new wave à celui de groupe de stade planétaire. Le pont parfait vers le triomphe absolu de « Violator » deux ans plus tard. Moralité : quand un groupe intitule son disque « Musique pour les masses » en se foutant du monde, méfiez-vous. Les masses, elles, ont peut-être pris ça au premier degré. Et elles ont eu sacrément raison.
Plus de DEPECHE MODE
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration






