You’re Living All Over Me
par DINOSAUR JR.
Le Massachusetts contre-attaque : trois bras cassés qui changeaient tout
Imaginez la scène. 1987. Le rock américain digère encore sa gueule de bois hardcore, R.E.M. fait dans le jangle élégant, et voilà que débarquent trois zigues du Massachusetts qui n’ont visiblement rien d’autre à foutre que de pousser leurs amplis dans le rouge jusqu’à l’évanouissement. Dinosaur Jr., deuxième album, deuxième galette pour le légendaire label SST, celui de Black Flag et des Minutemen. Le titre ? « You’re Living All Over Me ». Traduction approximative pour les non-anglophones du fond : « tu me colles au train de partout ». Programme assumé.
Le trio, c’est d’abord J Mascis, guitariste-chanteur, génie nonchalant à la mèche pendouillante, le genre de type qui balance des solos incendiaires avec l’air de s’ennuyer à mourir derrière son mur d’amplis Marshall. À la basse, Lou Barlow, futur cerveau de Sebadoh, qui mijote déjà sa propre révolution lo-fi dans son coin. Et derrière les fûts, Murph, le batteur qui cogne comme un sourd pour qu’on l’entende par-dessus le déluge. Trois bonshommes, un raffut monumental, et accessoirement l’acte de naissance d’un truc qu’on appellera plus tard le rock indé américain.
Des mélodies pop noyées dans le feedback : la recette du diable
Le coup de génie de ce disque, le voilà : Mascis a compris qu’on pouvait écrire des chansons pop, de vraies chansons avec des refrains qui restent collés au crâne, et les ensevelir sous un volume assourdissant et des nappes de larsen. C’est ça, la formule maison. Sous la crasse, sous le mur de son, il y a des mélodies à pleurer. « Little Fury Things » ouvre le bal avec ces hurlements de feedback avant que la machine ne s’emballe, tendresse et turbulence dans la même cuillère. Écoutez ça et essayez de ne pas hocher la tête comme un demeuré.
Puis vient « Sludgefeast », monstre boueux comme son nom l’indique, un festin de gadoue où Mascis fait gémir sa six-cordes comme s’il l’égorgeait. Et « In a Jar », petite perle pop déglinguée qui prouve que sous la couche de distorsion bat un coeur de mélodiste pur jus. Le disque tangue entre la délicatesse et le chaos, passant de la caresse au coup de boule en l’espace d’une mesure. C’est bancal, c’est génial, c’est exactement ce qu’il fallait.
À l’époque, le NME ne s’y était pas trompé. Le critique Jack Barron avait carrément qualifié le truc de « the most agape rock music to have come out of America this year », allant jusqu’à présenter le groupe comme « the missing link between Hüsker Dü and R.E.M. ». Le chaînon manquant entre le bourrin et le raffiné, donc. Pas mal pour trois gamins qui jouaient trop fort.
Mascis et Barlow : le couple qui allait exploser en plein vol
Mais derrière la légende dorée, il y a la cocotte-minute. Parce que ce disque, aussi sublime soit-il, c’est aussi le son d’un groupe en train de se déchirer de l’intérieur. Mascis, perfectionniste-dictateur sous ses airs de glandeur cosmique, et Barlow, bassiste frustré qui sent qu’on ne lui laisse pas de place, se livrent une guerre froide larvée. Barlow glisse d’ailleurs sur l’album deux morceaux bien à lui, dont l’expérimental « Poledo », bricolé à part comme un message en bouteille. On connaît la suite : la tension finira par tout faire péter, Barlow se fera virer du groupe peu après, et ira fonder Sebadoh pour prendre sa revanche en lo-fi. Mais sur cette galette, justement, la friction se transforme en or. La basse de Barlow tient le terrain pendant que Mascis incendie tout par-dessus. Le génie naît parfois de gens qui ne peuvent plus se saquer.
C’est peut-être ça, le grand paradoxe de « You’re Living All Over Me » : un disque d’une beauté écorchée fait par des types au bord de la rupture. La tension n’est pas un défaut du disque, elle EN EST la matière première. Chaque larsen sonne comme une dispute, chaque solo comme un cri de frustration. On entend le groupe se consumer, et c’est précisément pour ça que ça brûle aussi fort.
Les enfants terribles : de Nirvana au grunge tout entier
Maintenant, parlons héritage, parce que c’est là que ça devient vertigineux. Sans ce disque, pas de grunge tel qu’on le connaît. Cette idée d’une mélodie pop bien fichue enrobée dans un boucan de fin du monde, c’est exactement la recette que Kurt Cobain et sa bande de loqueteux de Seattle vont reprendre à leur compte quelques années plus tard. Mascis a montré le chemin : tu peux être tendre ET assourdissant, vulnérable ET violent. Nirvana, Mudhoney, les Smashing Pumpkins, tous ont bu à cette source-là. Dinosaur Jr. a posé les fondations, les autres ont construit le stade.
Et puis il y a la cerise sur le gâteau, ce morceau caché qui colle au mythe : la reprise de « Just Like Heaven » des Cure. Mascis-isée jusqu’à l’os, hurlée, défoncée, qui se termine en queue de poisson par un cri rageur. La légende veut que Robert Smith en personne ait tellement apprécié cette version qu’elle aurait influencé la façon dont The Cure joue son propre titre sur scène. Le maître anglais du romantisme gothique qui apprend de trois bouseux du Massachusetts : voilà qui résume assez bien l’audace insolente de ce groupe.
Verdict ? « You’re Living All Over Me » n’est pas un disque parfait, et tant mieux. C’est un disque vivant, hérissé, imparfait, traversé de courants contraires. Une bombe à retardement de mélodies cachées sous des tonnes de gravats sonores. Près de quarante ans plus tard, ça gicle toujours autant à la gueule. Foncez le déterrer en vinyle, montez le volume jusqu’à faire trembler les murs, et remerciez ces trois zigues d’avoir inventé la moitié de ce que vous écoutez aujourd’hui sans le savoir.
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