Lick, The LEMONHEADS (1988) : les annees brutes avant la celebrite
Avant de devenir l’idole melancolique des annees quatre-vingt-dix, avant les photos de charme et les tubes radiophoniques, Evan Dando etait un gamin de Boston qui faisait du punk-pop crasseux avec ses copains. « Lick », troisieme album des Lemonheads publie en 1988 sur le petit label Taang!, appartient a cette periode des origines, encore brute, encore rageuse, encore loin du succes. C’est un disque essentiel pour comprendre d’ou vient ce groupe, et pour entendre le talent melodique de Dando a l’etat sauvage, avant qu’il ne soit poli par la production professionnelle.
Boston, le punk et la melodie
Les Lemonheads naissent dans le bouillonnant underground de Boston, ville traversee par une scene hardcore et punk d’une grande vitalite. Mais des le depart, le groupe se distingue par un gout marque pour la melodie. La rage punk y cotoie un sens de la chanson pop, un amour des refrains accrocheurs qui adoucit l’agressivite sans la trahir. Cette tension entre la brutalite du son et la douceur des melodies constitue la signature precoce du groupe et annonce deja le style qui fera plus tard sa fortune.
A cette epoque, Evan Dando partage encore le leadership avec son comparse Ben Deily, et le groupe fonctionne comme une bande de copains plutot que comme le vehicule d’une seule vedette. L’energie est collective, brouillonne, juvenile. On sent des musiciens qui apprennent en jouant, qui foncent sans trop reflechir, portes par l’enthousiasme de la jeunesse et l’envie d’en decoudre.
Luka, le coup de genie
Le moment le plus celebre de l’album, celui qui attire l’attention sur le groupe, est une reprise inattendue. Les Lemonheads s’emparent de « Luka », la chanson delicate de Suzanne Vega qui traitait avec pudeur du sujet grave de la maltraitance, et la transforment en brulot electrique. Ce contraste entre la fragilite de la composition originale et la fureur de la version des Lemonheads cree quelque chose de saisissant, et revele l’instinct sur de Dando pour reconnaitre une grande chanson, quelle qu’en soit l’origine. Cette aptitude a s’approprier le repertoire des autres deviendra plus tard une marque de fabrique.
Le reste de « Lick » deploie cette energie punk-pop juvenile, avec des morceaux courts, nerveux, traverses d’eclairs melodiques. Rien n’est encore parfaitement maitrise, la production est rugueuse, mais c’est precisement ce qui fait le charme du disque. On y entend un groupe en devenir, plein de promesses, qui n’a pas encore trouve toutes ses marques mais qui possede deja l’essentiel : le don pour la chanson et l’energie de la jeunesse.
Les semences du succes a venir
Avec le recul, « Lick » prend une saveur particuliere. On sait ce qui attend Evan Dando : le depart de Ben Deily, la prise de pouvoir progressive, puis la consecration au debut des annees quatre-vingt-dix avec des albums plus aboutis qui feront de lui une star indie, objet de toutes les convoitises et de tous les fantasmes. Ce disque de 1988 est le terreau de cette reussite future, le moment ou le talent se forge encore dans l’ombre des petits clubs et des labels confidentiels.
Il temoigne aussi d’une epoque revolue de l’underground americain, celle des reseaux de fanzines, des disques auto-distribues, des tournees en camionnette delabree. Cette economie artisanale, cette ferveur communautaire, ont nourri toute une generation de groupes qui allaient bientot emerger au grand jour. Les Lemonheads en font pleinement partie, et « Lick » porte la trace de cette authenticite des debuts.
De l’underground a la lumiere
Le parcours des Lemonheads illustre a merveille la trajectoire de tout un pan du rock americain a cette charniere des annees quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Partis des petits labels independants et des circuits confidentiels du punk de Boston, ils allaient bientot, comme tant de leurs contemporains, acceder a une reconnaissance bien plus large a la faveur de l’explosion du rock alternatif. Ce mouvement souterrain, longtemps ignore des grandes maisons de disques, allait soudain devenir le coeur battant de la musique populaire. Les Lemonheads d’Evan Dando feront partie des beneficiaires de ce basculement, atteignant quelques annees plus tard une notoriete considerable avec des disques plus aboutis et des melodies devenues irresistibles. Mais cette ascension n’aurait pas eu lieu sans les annees de formation, sans ces albums brouillons et passionnes ou le groupe a appris son metier loin des projecteurs. « Lick » appartient pleinement a cette prehistoire feconde, et il garde la saveur particuliere des oeuvres de jeunesse, ou tout reste encore a conquerir.
Reecoute aujourd’hui, l’oeuvre seduit par sa fraicheur et son absence de calcul. Loin des productions leches qui suivront, elle capture l’instant ou un groupe brule de jouer sans encore se soucier de la posterite. Pour les fans de la premiere heure comme pour ceux qui veulent comprendre la genese d’un songwriter doue, ce disque demeure un document precieux. Avant la melancolie elegante et les melodies parfaites, il y avait cette urgence brute, et elle avait son propre genie. « Lick » en est la preuve sympathique et vivante.
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