Memphis, 1987 : trois ivrognes géniaux débarquent au pays de la soul
Il y a des groupes qui visent le sommet des charts, et puis il y a les Replacements : la bande de bras cassés la plus douée de tout le rock américain des années 80, ceux qui sabotaient leurs concerts à coups de bière et reprenaient des standards à l’envers pour le seul plaisir de tout faire dérailler. Minneapolis, le Minnesota glacial, un chanteur compositeur du nom de Paul Westerberg avec une plume trempée dans la mélancolie et le whisky : voilà le décor. Et en 1987, ces rois du gâchis magnifique accouchent de « Pleased to Meet Me », leur cinquième album, leur plus beau peut-être, et accessoirement la preuve qu’on peut être complètement cabossé et toucher au sublime dans la même chanson.
Mais attention, le casting a changé. Avant même d’entrer en studio, le groupe se sépare de Bob Stinson, guitariste fou furieux et frère aîné du bassiste Tommy. Trop d’excès, même pour un groupe dont l’excès était la marque de fabrique : c’est dire le niveau. Résultat, « Pleased to Meet Me » est le seul album des Replacements enregistré en trio, complété par des musiciens de session. Le producteur Jim Dickinson, qui ne manquait pas d’humour, avait même envisagé d’intituler le disque « Where’s Bob? ». Tout est dans la formule.
Ardent Studios : le rock blanc tordu rencontre l’âme de Memphis
On ne plaisante pas avec le lieu. Les sessions principales se déroulent aux Ardent Studios de Memphis, sous la houlette de Jim Dickinson, producteur sudiste à la réputation de dompteur de fauves. Memphis, terre du blues, de Stax, de la soul, et voilà qu’on y plante une bande de punks blancs alcoolisés du Nord. Le choc des cultures aurait pu virer au désastre. Il a viré au chef-d’oeuvre.
Parce que Dickinson a compris un truc essentiel : il ne fallait surtout pas dresser les Replacements, il fallait capter leur chaos et lui donner juste assez de colonne vertébrale pour tenir debout. Le son de « Pleased to Meet Me » est ample, soufflé, parfois orné de cuivres (écoutez « Can’t Hardly Wait » dans sa version finale, gonflée aux cordes et aux trompettes), mais jamais lissé. C’est du rock’n’roll cabossé et émouvant, de la pop sucrée qui saigne, du punk qui a appris à pleurer. Le grand écart permanent entre la rage et la tendresse, signature absolue de Westerberg.
« Alex Chilton » : la plus belle déclaration d’amour du rock
Et puis il y a LA chanson. « Alex Chilton », hommage frontal et bouleversant au leader des Box Tops et de Big Star, idole absolue de Westerberg. Le génie de la chose, c’est que pendant l’enregistrement de l’album à Memphis, Chilton en personne traînait souvent dans les parages : même agent, fans réciproques, les planètes alignées. Mieux encore, Chilton ne se contente pas d’inspirer une chanson, il empoigne sa guitare et joue carrément sur « Can’t Hardly Wait ». Rendez-vous compte du tableau : Westerberg écrit un hymne à son héros, et le héros débarque pour jouer sur le disque. Le rock n’offre pas souvent ce genre de boucle parfaite.
Le refrain, lui, est gravé dans le marbre : cette histoire d’un type tellement amoureux d’une chanson qu’il en perd la tête. Westerberg résumait l’aura de son idole d’une phrase définitive : « His aura is different than the average person’s. He could be from another planet. » Voilà. Un type qui pourrait venir d’une autre planète. C’est exactement ce que les fans ressentaient pour les Replacements eux-mêmes.
Le scandale, la ballade et le doigt d’honneur
Ne réduisons pas l’album à ses deux tubes en puissance, même si « Can’t Hardly Wait » reste l’une des plus déchirantes chansons d’attente jamais écrites, une de ces ballades électriques qui vous prennent à la gorge sans prévenir. Il y a aussi « The Ledge », monologue glaçant d’un gamin sur le rebord d’une fenêtre, prêt à sauter. Le sujet était tellement frontal que MTV a refusé de diffuser le clip. Forcément. Les Replacements n’ont jamais su faire la promo de quoi que ce soit, sauf de leur propre autodestruction.
Et puis « I.O.U. », brûlot d’ouverture qui démarre l’album pied au plancher, déclaration d’indépendance gueularde d’un groupe qui ne devait rien à personne et tenait à le faire savoir. C’est ça, le grand paradoxe des Replacements : un talent monstrueux au service d’une carrière qu’ils semblaient déterminés à faire échouer. Le génie autodestructeur incarné, l’alcool comme carburant et comme tombeau.
Pourquoi ce disque reste culte (et le restera)
« Pleased to Meet Me » n’a jamais fait d’eux des stars. Mais la critique, elle, ne s’y est pas trompée : l’album s’est classé numéro 3 du fameux sondage Pazz & Jop du Village Voice en 1987, la bible des critiques américains. Traduction : les connaisseurs savaient, même si le grand public passait à côté. Comme toujours avec ce groupe maudit.
Aujourd’hui, des décennies plus tard, ce disque sonne plus vivant que la quasi-totalité de ce qui passait à la radio en 1987. Parce qu’il est sincère jusqu’à l’os, parce qu’il assume sa fragilité, parce qu’on y entend des types qui jouent leur peau à chaque prise. Les Replacements n’ont jamais décroché le succès qu’ils méritaient, et c’est précisément ce ratage flamboyant qui les a sacrés légende. « Pleased to Meet Me », c’est le son d’un groupe qui touche le ciel d’une main tout en se tirant une balle dans le pied de l’autre. Indispensable. Allez l’écouter, et fort.
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