East Kilbride contre le monde : retour des frangins maudits
Imaginez la scène : 1985, deux frères en blousons noirs débarquent d’East Kilbride, banlieue grise au sud de Glasgow, et balancent à la face du monde « Psychocandy », un disque qui ressemble à une perceuse plongée dans une fontaine de miel. Jim et William Reid venaient d’inventer un truc inouï : la chanson pop des années 60 noyée sous un mur de feedback à décoller la tapisserie. Les concerts duraient vingt minutes, finissaient en émeute, et la presse anglaise hurlait au génie comme au scandale. Bref, les Reid étaient les nouveaux ennemis publics du rock britannique. La question qui taraudait tout le monde en 1987 : comment diable rejoue-t-on un coup pareil ? Réponse des frères : on ne le rejoue pas. On fait l’inverse.
« Darklands », sorti le 31 août 1987, c’est le disque du virage à 180 degrés. Là où le premier album hurlait, celui-ci murmure. Là où le larsen mangeait tout, la mélodie respire enfin. Les Reid ont baissé le volume du chaos pour laisser monter ce qui se cachait dessous depuis le début : des chansons. De vraies, belles, sombres chansons pop. Du courage, ça, mon vieux. Décevoir exprès ses fans hardcore pour suivre son instinct, peu de groupes osent.
Bobby s’en va, la boîte à rythmes débarque
Détail qui n’en est pas un : entre les deux disques, le groupe perd son batteur. Et pas n’importe lequel. Bobby Gillespie, le mec à la frappe minimaliste qui tapait debout sur deux fûts comme un Mo Tucker écossais, plie bagage pour se consacrer à plein temps à son propre groupe, Primal Scream. On connaît la suite pour lui : « Screamadelica » et la gloire. Mais pour les Reid, en 1987, c’est un trou dans le mur.
Leur solution est radicale et terriblement révélatrice de l’époque : ils ne remplacent pas Bobby par un humain. Ils le remplacent par une boîte à rythmes. Un tic-tac mécanique, froid, implacable, qui donne à tout l’album cette pulsation un peu spectrale, presque clinique. Au lieu de sonner comme un manque, ça devient une signature. Ce battement de métronome sous les guitares carillonnantes, c’est le squelette glacé de « Darklands ». Le genre d’accident heureux qui annonce, sans le savoir, tout un pan du rock à venir.
Quatre singles et une pluie d’or noir
Parlons des chansons, parce que c’est là que tout se joue. « April Skies », premier single tiré du disque, c’est le gros coup : numéro 8 dans les charts anglais, le meilleur classement single de toute la carrière des Mary Chain. Et franchement, on comprend. Cette intro de guitare qui sonne comme une cloche fêlée, ce refrain à se rouler par terre, cette voix de William traînante comme un type qui a trop peu dormi : c’est de la pop parfaite déguisée en spleen. Du Phil Spector passé au mixeur du désespoir glaswégien.
Le morceau-titre, « Darklands », c’est l’autre sommet. Lent, hypnotique, ténébreux comme son nom l’indique, il avance dans le noir avec une élégance funèbre qui rappelle le Velvet Underground dans ses moments les plus caressants. Et puis il y a « Happy When It Rains », deuxième single, hymne contrariant et magnifique d’un type qui n’est heureux que sous la flotte. Tout le programme des Reid tient dans ce titre : la beauté planquée dans la grisaille, le soleil qu’on déteste, la mélancolie comme art de vivre. Un classique instantané pour quiconque a déjà préféré un ciel plombé à une plage bondée.
Ce qui frappe, c’est la clarté retrouvée. Les guitares ne crachent plus, elles scintillent. La réverbération remplace le larsen, et les chansons semblent jaillir des enceintes, propres et fraîches, comme lavées par cette fameuse pluie. Certains puristes ont pleuré la disparition du mur de bruit. Tant pis pour eux. « Darklands » prouve que les Reid n’étaient pas qu’une bande de provocateurs accrochés à leur pédale de distorsion : c’étaient des songwriters, des vrais, avec le sens du refrain chevillé au corps.
Le disque qui a semé la moitié des années 90
Écoutez bien « Darklands » aujourd’hui et vous entendrez l’avenir en germe. Ce mariage du désespoir et de la mélodie, ces guitares baignées de réverbération, cette pop noire et cotonneuse : c’est l’acte de naissance officieux de tout ce qui suivra. Le shoegaze de My Bloody Valentine et de Ride doit une fière chandelle aux frangins d’East Kilbride. La dream pop, le rock alternatif américain des années qui viennent, toute une génération de groupes qui ont compris qu’on pouvait être à la fois mélodique et menaçant : tout ça part, en partie, de ce disque-là.
Le génie des Mary Chain, c’est d’avoir refusé le confort de la formule gagnante. Ils auraient pu refaire « Psychocandy » dix fois et finir en groupe-nostalgie. Au lieu de ça, ils ont éteint le chaos pour allumer les chansons, quitte à perdre quelques fans en route. Résultat : le meilleur classement album de leur carrière (numéro 5 outre-Manche) et un disque qui n’a pas pris une ride. Sombre sans être plombant, pop sans être niais, mélancolique sans jamais geindre.
« Darklands » reste l’un de ces albums-pivots qu’on chérit en silence, le genre qu’on ressort un dimanche pluvieux en se disant qu’on n’est peut-être pas si malheureux, finalement, quand il tombe des cordes. Les frères Reid étaient des sales gosses magnifiques. Ce disque est leur preuve par neuf : sous le vacarme, il y avait toujours eu du coeur. Indispensable.
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