1988 Album

Isn’t Anything

par MY BLOODY VALENTINE

4,0
Sortie 1988

Isn’t Anything, MY BLOODY VALENTINE (1988) : la guitare reinventee

Certains disques ne se contentent pas d’etre bons : ils inventent un langage entierement nouveau. « Isn’t Anything », premier veritable album abouti de My Bloody Valentine paru en 1988 sur le label Creation, appartient a cette categorie rarissime. Avec ce disque, le guitariste et chef d’orchestre Kevin Shields pose les fondations d’un genre tout entier, le shoegaze, cette musique de guitares noyees dans les effets, de melodies enfouies sous des nappes de bruit et de reve. Plus rien ne sera tout a fait pareil apres ce coup de tonnerre feutre.

L’invention d’un son

Le secret de My Bloody Valentine tient dans une technique de jeu revolutionnaire mise au point par Kevin Shields. En manipulant le levier de vibrato de sa guitare pendant qu’il joue les accords, il fait constamment flotter et osciller les notes, creant cette sensation si particuliere de matiere sonore mouvante, instable, comme vue a travers une vitre deformante. Cette approche, jointe a un usage massif des effets et a une production qui noie les contours, produit une musique sans equivalent, a la fois violente et caressante, agressive et reveuse.

Sur cette base sonore inouie, les voix de Shields et de la chanteuse Bilinda Butcher se fondent dans le brouillard general, devenant un instrument parmi les autres plutot que le centre de l’attention. Les paroles se devinent plus qu’elles ne s’entendent, ajoutant au mystere et a la sensualite trouble de l’ensemble. La musique ne s’adresse pas a l’intellect mais aux sens, elle enveloppe l’auditeur dans un cocon de sons.

Entre fureur et douceur

« Isn’t Anything » oscille en permanence entre deux poles. D’un cote, une energie brute, presque punk, heritee du rock bruitiste americain de l’epoque, avec des morceaux nerveux et abrasifs comme « Feed Me with Your Kiss ». De l’autre, une douceur cotonneuse, une langueur reveuse qui annonce les paysages oniriques que le groupe developpera par la suite. Cette tension entre l’assaut et la caresse, entre le bruit et la melodie, constitue le coeur de la proposition de My Bloody Valentine.

Le titre meme de l’album, qu’on pourrait traduire par l’idee que ce n’est rien, ou que ca n’est pas grand-chose, traduit cette esthetique de l’evanescence, du presque rien qui contient pourtant tout. La musique semble toujours sur le point de se dissoudre, de s’evaporer, et c’est dans cette fragilite que reside sa beaute.

La graine d’une revolution

L’influence de ce disque sur la musique des annees suivantes est considerable. Toute une generation de groupes britanniques, fascines par cette nouvelle facon de traiter la guitare, va s’engouffrer dans la breche ouverte par My Bloody Valentine, donnant naissance a la vague shoegaze qui marquera durablement le rock alternatif. Le nom meme du genre vient de cette posture des musiciens, immobiles sur scene, le regard rive vers leurs pedales d’effets, concentres sur la fabrication de leurs textures sonores.

« Isn’t Anything » prepare aussi le terrain pour le chef-d’oeuvre absolu que le groupe livrera quelques annees plus tard, disque devenu mythique qui poussera encore plus loin les recherches entamees ici. Mais ce premier jalon possede une energie, une fraicheur, une spontaneite que la perfection ulterieure perdra en partie. C’est le son d’un groupe en train de decouvrir sa propre revolution, encore proche de ses racines rock.

Une experience sensorielle

Reecoute aujourd’hui, l’oeuvre conserve son pouvoir de fascination. Elle ne s’apprehende pas comme un album de rock classique, avec ses refrains et ses couplets, mais comme une experience sensorielle, une immersion dans un univers sonore unique. Il faut accepter de se laisser porter, de renoncer aux reperes habituels, pour en saisir toute la richesse.

My Bloody Valentine a prouve avec ce disque que la guitare electrique, instrument que l’on croyait avoir explore sous toutes ses coutures, recelait encore des territoires inconnus. Kevin Shields a regarde la ou personne n’avait pense regarder, et il en a rapporte une musique d’une beaute etrange et durable. « Isn’t Anything » reste le point de depart essentiel de cette aventure, le moment fondateur d’une esthetique qui continue d’inspirer d’innombrables musiciens a travers le monde.

Un groupe et un label

Derriere la figure dominante de Kevin Shields, My Bloody Valentine est aussi un veritable groupe, dont chaque membre contribue a l’alchimie particuliere. La voix vaporeuse de Bilinda Butcher, la basse souterraine de Debbie Googe et la batterie inventive de Colm O Ciosoig participent pleinement a la creation de cet univers sonore unique. Le groupe evolue alors dans le giron du label Creation, dirige par le flamboyant Alan McGee, structure independante qui abritait une partie de l’avant-garde du rock britannique de l’epoque et qui offrait a ses artistes une liberte creative precieuse. Cette emulation, ce climat d’experimentation permanente, ont permis a My Bloody Valentine de pousser ses recherches sans entrave. Influence par le rock bruitiste americain autant que par la pop reveuse, le groupe a su synthetiser ces apports en quelque chose d’entierement neuf, ouvrant la voie a toute une generation de musiciens fascines par les textures et les atmospheres plutot que par la demonstration.

— Discographie —

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