SST, 1987 : Sonic Youth fait le grand ménage dans son propre vacarme
On va se le dire franchement : au mitan des années 80, Sonic Youth, c’était encore le truc qu’on s’envoyait entre initiés, le secret bien gardé du Lower East Side, le quatuor new-yorkais que personne n’osait passer en soirée de peur de vider l’appartement. Thurston Moore, le grand échalas à la guitare, Kim Gordon, la classe glaciale à la basse et au micro, Lee Ranaldo, l’autre sorcier des six cordes, et derrière les fûts un certain Steve Shelley, arrivé pour mettre enfin un peu de muscle et de précision dans tout ce beau bordel. En 1987, ces gens-là sortent « Sister » sur SST Records, le label de Black Flag, la maison hardcore par excellence. Et là, surprise : le groupe le plus bruitiste de Manhattan se met à écrire des chansons. De vraies chansons. Avec des refrains, presque. Tenez-vous bien.
Ce qui est délicieux, c’est le timing. « Sister » arrive pile avant le monument, le double album de tous les superlatifs, le « Daydream Nation » de 1988 que la postérité a couronné chef-d’oeuvre absolu. Du coup, « Sister » traîne souvent la réputation injuste du petit frère, du brouillon génial, de la répétition générale. Erreur de débutant. « Sister » n’est pas l’esquisse de « Daydream Nation » : c’est le disque où le groupe découvre qu’il peut être violent ET mélodique, abrasif ET accrocheur. Le chaînon manquant, oui, mais un chaînon en titane.
Philip K. Dick, la soeur fantôme et la science-fiction qui ronge
Maintenant, l’histoire derrière le titre, parce qu’elle est belle à pleurer. « Sister », la soeur, c’est un hommage tordu à l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick, le grand paranoïaque visionnaire de « Blade Runner » et « Minority Report ». Dick avait une soeur jumelle, morte quelques semaines après leur naissance, et cette absence l’a hanté toute sa vie comme un membre fantôme. Kim Gordon l’a raconté noir sur blanc dans ses mémoires : « Philip Dick had a twin sister who died shortly after she was born and whose memory plagued him his whole life, which is maybe how and why our new album ended up being called Sister. » Voilà. Tout est dit. Un album bâti sur un deuil que l’écrivain n’a jamais fait, transformé en concept-album lâche, flottant, dystopique, par une bande de New-Yorkais qui avaient lu un peu trop de bouquins angoissés.
Au passage, on note que les titres de travail étaient nettement moins poétiques. On remercie le ciel qu’ils aient changé d’avis. « Sister », c’est mille fois mieux, et ça colle parfaitement à cette ambiance de paranoïa moite et de fin du monde annoncée qui suinte de chaque sillon.
Schizophrenia, Catholic Block, Stereo Sanctity : le grand huit sonore
Passons aux choses sérieuses : la musique. « Schizophrenia » ouvre le bal et c’est une merveille de tension contenue, voix de Moore et de Gordon qui se croisent, guitares en accordages alternatifs qui scintillent comme du verre brisé. Parce que oui, la marque de fabrique est toujours là : les accordages bizarres, les guitares préparées avec tournevis, baguettes et Dieu sait quoi coincé dans les frettes. Sauf que cette fois, toute cette sorcellerie est mise au service de la chanson au lieu de l’écraser.
« (I Got A) Catholic Block » déboule comme un coup de poing pop, guitares glissées dans le mur de bruit pour donner du relief, tempo qui fonce. Et « Stereo Sanctity » envoie carrément une apocalypse industrielle, un déferlement de larsens maîtrisés qui ferait passer la plupart des groupes dits « extrêmes » de l’époque pour des enfants de choeur. Enregistré au printemps 1987 à Sear Sound, en plein Manhattan, sur du bon vieux analogique, le disque garde cette texture organique, sale, vivante, qui manque tant aux productions léchées d’aujourd’hui.
Ce que réussit « Sister », c’est le tournant : un noise-rock devenu plus mélodique sans rien renier de sa morgue. Les chansons sont plus structurées, plus accessibles, et pourtant le groupe n’a pas vendu un gramme de son âme. Le bruit est toujours là, mais il a appris à danser.
Le disque qui a refilé ses gènes à tout le rock alternatif
La critique, à l’époque, a tout de suite flairé le coup de génie : « Sister » termine douzième au sondage des critiques du Village Voice en 1987, et Pitchfork, des années plus tard, lui colle un monstrueux 9,8 sur 10 rétrospectif. Pas mal pour un album qui, commercialement, n’a strictement rien cassé à sa sortie. Mais le commerce, on s’en moque : ce qui compte, c’est l’onde de choc.
Car « Sister » est l’un de ces disques dont l’influence dépasse de très loin les ventes. Toute une génération de groupes alternatifs et grunge des années 90 a pris des notes : cette façon de marier la dissonance et la mélodie, le mur de guitares et le refrain qui reste en tête, c’est ici qu’elle prend sa forme la plus parfaite. Sans « Sister », pas mal de gamins en chemise à carreaux n’auraient jamais branché leur première guitare désaccordée.
Alors voilà le verdict, sans appel : si « Daydream Nation » est la cathédrale, « Sister » est la chapelle parfaite, plus compacte, plus immédiate, peut-être plus humaine. Trente-neuf minutes qui vous attrapent par le col et ne vous lâchent plus. Foncez. Et écoutez fort, très fort, comme Philip K. Dick aurait voulu entendre sa soeur jamais connue.
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