EVOL : quand Sonic Youth a appris à viser dans le mille
Mai 1986. New York grouille de cafards, de junkies et de groupes qui croient avoir inventé le bruit. Au milieu de ce cloaque magnifique, quatre allumés sortent un disque qui ressemble à une lettre de menace glissée sous la porte du rock américain. Ce disque s’appelle EVOL, troisième album de Sonic Youth, et c’est là, exactement là, que le groupe arrête de faire semblant d’être une expérience de laboratoire pour devenir un vrai gang. Vous savez, le genre de gang qui range encore un tournevis dans la poche de son blouson, mais un gang quand même.
Petite précision pour les fâchés avec l’orthographe : EVOL, c’est LOVE écrit à l’envers. Tout le programme de la maison Sonic Youth tient dans ce miroir tordu. L’amour, oui, mais retourné, défiguré, passé au papier de verre. Bienvenue.
SST Records et l’arrivée du cogneur providentiel
Premier coup de génie : le groupe débarque chez SST Records, le label de Greg Ginn et de Black Flag, la Mecque du punk hardcore californien. Un label new-yorkais d’arty-noise qui signe chez les durs de Los Angeles, voilà déjà un pied de nez réjouissant. Catalogue numéro 059, et hop, Sonic Youth se retrouve dans la même écurie que les Minutemen et Hüsker Dü. La fréquentation, ça compte.
Deuxième coup de génie, et pas le moindre : un nouveau batteur. Exit les tâcherons précédents, voici Steve Shelley, qui frappe sur EVOL pour la première fois et qui ne lâchera plus jamais le tabouret jusqu’à la dissolution du groupe en 2011. Vingt-cinq ans de loyaux services, ça commence ici. Et ça s’entend immédiatement : là où Sonic Youth tanguait, ça tient désormais debout. Shelley apporte ce que le combo n’avait jamais eu, une colonne vertébrale rythmique. Le line-up définitif est en place : Thurston Moore et Lee Ranaldo aux guitares et au chant, Kim Gordon à la basse, au chant et à la classe naturelle, Steve Shelley aux fûts. La sainte famille.
Le disque est enregistré en mars 1986 au BC Studio de Brooklyn avec Martin Bisi aux manettes. Un mois de boulot, neuf titres sur le vinyle, et une bombe à retardement qui n’a pas fini d’exploser dans les oreilles des générations suivantes.
Des guitares torturées et des accordages venus d’ailleurs
Parlons technique, parce que c’est là que ces gens-là deviennent passionnants. Sonic Youth ne joue pas de la guitare, Sonic Youth maltraite la guitare avec amour. Accordages alternatifs improbables, cordes coincées sous des objets, manches martyrisés : chaque chanson a sa propre cartographie sonore, son propre désaccordage savamment dosé. Moore et Ranaldo trimballaient un arsenal de guitares préparées, chacune réglée pour un seul morceau, comme des armes blanches numérotées. Le résultat, ce sont ces harmoniques fantômes, ces drones qui flottent, ces murs de bourdonnement qui font passer une Telecaster pour un orgue d’église en feu.
Cette esthétique, c’est l’Amérique névrosée mise en musique : le bourdon des autoroutes, la paranoïa des banlieues, la beauté glauque des parkings sous néon. Du noise, oui, mais du noise qui raconte quelque chose. C’est là toute la différence entre Sonic Youth et les amateurs.
De la no wave au rock structuré : le grand virage
Voilà le vrai sujet. EVOL, c’est le disque de la mue. Sonic Youth vient de la no wave, ce mouvement new-yorkais qui faisait du refus de la mélodie un sacerdoce, du chaos un manifeste. Sur EVOL, le groupe garde le chaos mais lui ajoute quelque chose de scandaleux pour des puristes du bruit : des chansons. De vraies structures, des refrains qui reviennent, des montées qui vous attrapent par le col. La critique a parlé d’un glissement de leurs racines no wave vers une sensibilité plus pop, et Kim Gordon, taquine, a qualifié EVOL de disque « faux-goth » de la bande. On adore.
Écoutez l’ouverture, Tom Violence, et son titre qui sonne comme un calembour menaçant. Écoutez Shadow of a Doubt, murmuré par Kim Gordon comme un mauvais rêve hitchcockien, suspendu entre le chuchotement et la déflagration. Écoutez Starpower, seul single tiré de l’album en juillet 1986, le morceau le plus immédiatement accrocheur, presque dansant pour qui a les oreilles assez tordues. Tube clandestin, hymne de chambre d’ado pour initiés.
Mention spéciale à In the Kingdom #19, narration parlée de Lee Ranaldo sur fond de guitares en transe, où débarque un invité de marque : Mike Watt, le bassiste des Minutemen, qui pose sa basse là et aussi sur la reprise Bubblegum. Watt venait de perdre son frère d’armes D. Boon, mort dans un accident, et il a raconté que ces sessions avec Sonic Youth l’avaient aidé à ne pas tout plaquer. La musique sauve parfois plus que des disques.
Expressway to Yr. Skull : le sommet et la sortie de route
Et puis il y a la dernière piste. Expressway to Yr. Skull. L’autoroute vers ton crâne, rien que ça. Sept minutes qui commencent comme une ballade vénéneuse et qui se dissolvent dans un long final de guitares en lévitation, un nuage de feedback maîtrisé qui ne ressemble à rien de ce qui existait alors. C’est le genre de morceau qui justifie l’achat d’une chaîne hi-fi. C’est le genre de morceau qui a redessiné la carte du rock indépendant pour les vingt années suivantes : sans cette plage, pas de shoegaze, pas la moitié du rock alternatif des années 90, peut-être même pas Nirvana sous cette forme.
EVOL, en quarante minutes, fait basculer Sonic Youth de la curiosité underground au statut de groupe qui compte. Le disque suivant, Sister, puis le monumental Daydream Nation, ne feront que confirmer ce que ce troisième album hurlait déjà entre les lignes : ces gosses de New York venaient de réécrire le mode d’emploi. Mettez Starpower à fond, laissez Expressway vous emmener dans le mur, et remerciez 1986. C’est un disque qui a du sang sous les ongles et de la grâce dans les harmoniques. Le rock américain ne s’en est jamais tout à fait remis. Tant mieux.
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